Depuis maintenant presque un demi-siècle (première licence en benjamin, au Troyes Omni Sport, en 1972) que je traîne mes baskets dans le monde de l’athlétisme, j’ai toujours entendu ce même discours : « Travaille d’abord ta vitesse !« . Ben c’est quoi la vitesse ?

Un peu d’histoire

À l’époque où j’ai commencé à courir, il n’était pas question de faire des distances longues comme de nos jours. Le hors stade n’existait pas ou en était à ses balbutiements. Merci à Serge Cottereau, à Millau et Jean-Claude Moulin, à Mende d’avoir ouvert des brèches dans le mur de l’athlétisme de l’époque.
Donc la question ne se posait pas, même si on considérait que, pour faire du 5000m ou du 10000m, il fallait d’abord avoir exploité pleinement tout son potentiel sur 800m, 1500m et 3000m avant de monter sur ces distances plus longues. Celles-ci, même si on ne le disait pas ouvertement, étant considérées comme des voies de garage ou des voies sans issue, réservées aux « vieux ». Il aurait été alors inconcevable qu’un jeune se destine directement à faire du 10 000 mètres. Aujourd’hui cela s’envisage sans aucun problème. Ce sont les distances au-delà qui sont toujours dans le « collimateur » des certains.

La noblesse des disciplines

Avec l’apparition des courses hors stade, des courses sur route et donc des marathons, le discours s’est reproduit à l’identique à propos de ces distances encore plus longues. Inconcevable de se lancer sur marathon si on n’avait pas fait ses preuves sur les distances inférieures. En fait, c’est surtout l’inconnu qui produit les pires attitudes. Et c’est ce que ces épreuves représentaient dans le milieu de l’athlétisme. Mais dois-je vraiment employer le temps passé ? … Aujourd’hui encore, dans le cadre fédéral, les épreuves comme le 100km ou le 24 heures ne bénéficient pas d’une très bonne image. Certains pensent, à tort selon moi, que ces disciplines sont génératrices de blessures, voire même nocives pour l’organisme. Ou bien qu’elles n’ont pas la valeur des autres disciplines. Il y a comme une noblesse des épreuves en fonction de la vitesse auxquelles elles se courent, dans les rangs de la FFA. Je me souviens d’une remarque volontairement provocatrice (mais néanmoins avec une part de sincérité) d’un dirigeant de club qui m’avait dit un jour : « Au-delà de 400 mètres, ce n’est plus de l’athlé ! »
Si j’avais eu envie de lui expliquer (l’espoir de le convaincre étant inutile), sans doute lui aurais-je rétorqué que courir un 100km entre 15 et 16km/h, c’est tout de même une belle performance physique. Mais le choc des paradigmes et des représentations d’un sport ne permettent pas toujours les discussions à propos des conceptions différentes.

Hors de la vitesse, point de salut !

Comme tout ce que l’on ne connait pas, on s’en méfie. Les courses longues étaient accusées des pires maux. Elles faisaient perdre la vitesse, détruisaient les articulations, usaient et fatiguaient le corps bien avant l’âge. Quand, encore junior, j’ai voulu accompagner mon frère sur les 42,195km, on m’a clairement fait comprendre, par ce signe de l’index allant de gauche à droite sur la gorge, que j’allais tout droit à ma perte, moi le coureur de 1500m, recordman de champagne cadet de l’époque. Heureusement, j’ai survécu ! Et aujourd’hui encore, quand je prends le départ d’une course j’aime à penser à ces censeurs qui me prédisaient le pire alors que je suis toujours là au bout d’un demi-siècle de pratique. Et eux ? où sont-ils ?

Rien à perdre

C’est ainsi que, bercé dans cet esprit et inconsciemment impacté par toutes ces croyances, j’ai attendu de n’avoir plus rien à perdre pour me lancer sur le 100 km. Comme si j’avais quelque chose à perdre … Lorsque j’y repense avec ironie et recul maintenant. Ce que j’avais à perdre ?! Mais voyons … Ma vitesse !!
Quand je vois la réussite qui fut la mienne sur cette distance, j’ai maintenant beaucoup de regrets d’avoir écouté et attendu si longtemps. J’étais fait pour cette discipline, mais il était trop tard pour exprimer pleinement mon potentiel. Celui que j’aurais eu, dans la fleur de l’âge, à 30 ans, au lieu d’attendre d’en avoir 10 de plus …

À force de faire du 800m et d’attendre d’avoir fait tout ce qu’il faut sur 800m pour faire du 1500m. Puis de faire du 1500m et d’attendre d’avoir exprimé tout ce que l’on pouvait exprimer sur 1500m, pour faire du 5000m. Et attendre encore d’avoir exprimé tout ce que l’on pouvait exprimer sur 5000m pour faire du 10 000m etc, etc, etc … On arrive sur les longues distances quand on est un vieillard ! (de la course).

La culture de l’athlétisme Français

Nous trouvons drôle qu’en France nous n’avons pas de culture du marathon et des autres distances sur route, mais ce n’est pas possible avec une telle façon d’envisager les courses longues. Dans des tas d’autres pays, il n’y a pas ces réticences et ces retenues. Les meilleurs seront toujours, quelles que soient les distances, les plus jeunes et les plus précoces. Bien sûr qu’il vaut mieux être rapide sur 10km pour faire du semi-marathon et rapide sur semi-marathon pour faire du marathon et rapide sur marathon pour faire du 100 km et cætera… Mais tout de même ! D’une part, l’un n’empêche pas l’autre et d’autre part, il ne faut pas attendre que le train soit passé avant de vouloir monter dedans. Car le plus souvent, on reste sur le quai de la gare. Ne restez pas sur le quai de la gare à travailler votre vitesse, si vos envies et vos aptitudes sont faites pour les longues distances. Soyez vous-même. Allez là où vos envies vous portent. Écoutez votre cœur plutôt que ceux qui vous encouragent à ne pas faire.

Travaillez votre vitesse

Toutefois, je reconnais et j’admets que c’est important d’avoir une bonne base de vitesse. Pascal Fétizon, champion du monde de 100km était un marathonien de haut niveau quand il fut au sommet de sa discipline. Eliud Kipochoge, premier homme sous les deux heures sur marathon a été au top niveau mondial sur 5000 et 10 000 mètres. Il est donc important de travailler sa vitesse, comme on l’entend souvent avec cette expression. Et cela signifie pour le coureur à pied, de développer sa VMA. Vous serez toujours un meilleur coureur si vous avez optimisé votre consommation maximale d’oxygène, c’est-à-dire votre vitesse maximale aérobie.
Donc travailler sa vitesse, c’est d’abord et avant tout améliorer ce secteur indispensable de la performance, sans pour autant négliger les autres. Car pour améliorer cette dernière, il vous faudra aussi développer votre endurance aérobie (la capacité à courir le plus vite possible en fonction de la durée) et votre efficience (votre rendement en réduisant le coût énergétique de votre foulée). C’est l’addition des trois qui vous rendra performant.

Performance = Puissance + Endurance + Efficience C’est la formule (pas magique) de ma méthode Champenoise