Torhout 2002

Jeudi 20/06/02 , 13h30 Gare TGV de Lille.
Retrouvailles chargées d’émotion pour moi pour moi car je « suis » maintenant en plein cœur de l’évènement qui m’occupe et me préoccupe depuis 9 semaines maintenant.
9 semaines d’entraînement ponctuées par des compétitions prudentes : deux marathons, un semi et deux 3000m sur piste dans le cadre de la préparation 100km. En essayant toujours d’écouter mes sensations et de courir à l’allure dictée par mon coach. 4 semaines entre 100 et 140 km par semaine , des conseils , un stage riche en discussions : quelle joie de retrouver l ‘équipe après un an d’absence !
Cette année, pour moi le 100km ce sera tout ou rien. Décision à prendre après Torhout. Si ça ne passe pas, je ferai autre chose : 100km sur le bitume reste une pure folie ! 2001 a été une année difficile : 2 abandons et énormément de souffrance à Millau pour terminer coûte que coûte, pour moi, pour racheter ma saison.
La saison hivernale a relancé ma motivation et mon marathon de Printemps m’a redonné le goût au 100km. L’objectif fixé, il n restait plus qu’à respecter les allures, être prudente et lever le pied en compet pour éviter de me griller.
Le stage de préparation, le marathon de Chartres (02/06) et la dernière sortie longue 13 jours avant Torhout m’ont mis en confiance : de bonnes sensations en étant facile, aucun bobo et la certitude que mon papa serait à Torhout !
J’ai profité du stage pour partager mes craintes : discussions toujours enrichissantes avec des coureurs(euses) plus âgés(ées) . « Avoir la foi », « y croire »,« ne rien avoir à perdre »….Merci Christiane, Mumu, Gilles et Pascal d’avoir su écouter et supporter !
Très peu d’anxiété en cette veille de course, je décide d’aller voir le kiné le soir pour me détendre et me rassurer musculairement. Tout à l’air d’aller ! Le jour J, je me lève, malgré tout soucieuse, après une nuit agitée. Mon estomac est noué. Le briefing d’avant-course ne me rassure pas et je ne retiens que des paroles très vagues : ravitaillements hasardeux ….nuit et parcours peu éclairé…sélection pour 2003….je n’essaie de penser qu’à ma course.. puis annonce de l’équipe : je n’y suis pas , j’y ai cru jusqu’au bout mais les explications que je demande après , me conforte dans mon idée : c’est cette année ou jamais ; prouver qu’il faut compter avec moi !
Le repas du midi passe mal et il me semble bien que je ne suis pas la seule, les visages sont fermés…L’après-midi , je me consacre à la préparation des ravitaillements et à un peu de repos : détente, relaxation ,la musique sur les oreilles et l’estomac noué. Dernières discussions avec Christiane, Mag et Mumu qui partagent ma chambre et  révélation des allures de course : celle de Christiane semble m’aller mais je décide de faire les 10 premiers kilomètres en 50min puis de passer à 49min/10km. Alea jacta est !!! 8h10/8h20…ça devrait le faire , sur le papier tout semble simple…rester prudente, bien m’alimenter, je me le répète sans cesse.
Derniers préparatifs (coiffure commune avec Mag et Christiane, derniers « badigeonnage » à la Nok et à la vaseline)  et déjà nous voilà dans le sas de départ.
Un gros câlin à mon papa qui sera là pour m’aider psychologiquement, une bise aux filles et aux garçons. Cette tradition nous unit dans un même effort pour le même but : aller au bout….
Le départ est donné, mon cœur palpite et la première chose à laquelle je pense : faire honneur au maillot , à mon père et à moi –même !
J’ai préféré partir avec ma petite pochette à la taille : kleenex, arnica, coup de fouet et manchettes au cas où le froid s’installe plus tôt que prévu. Ça part bien vite, bousculades, c’est vrai que les coureurs du 10km et du marathon veulent passer devant. Enfin, on se retrouve vite à 6 : Mag, Mumu et  Karine ayant pris un départ assez rapide. Au 4ème km je trouve qu’on va bien vite, les filles n’ont pas l’air de s’affoler donc nous restons groupées. Déjà je sens un petit vent frais sur le ventre et décide de mettre ma pochette devant  en guise de protection. Si j’avais su, j’aurai mis un maillot dessous ! Encore une erreur de débutante, moi qui suis si fragile, réprimandes à moi-même : ça commence bien !
J’essaie de profiter de la foule, des chevaux dans les prés et des montgolfières dans le ciel. Arrive le 7ème km et la traversée du centre ville de Torhout, il y a vraiment beaucoup de monde : je prends pour moi tous ces encouragements « allez la France ! ». Je me retrouve avec un coureur de Rennes qui semble vouloir faire un bout de chemin avec moi , je prends donc sa foulée en me concentrant sur ma respiration et en me relâchant au maximum.
J’essaie de me focaliser sur les indications kilomètriques (bien hasardeuses !!) le 10ème km est atteint en 48min : je préviens les filles , ça va trop vite. Ça ne semble toujours pas les affoler ; moi, je me sens bien , je décide de continuer à ce rythme.
15ème km : Dom m’accompagne avec le breton, les autres filles ont lâché prise mais ne sont guère loin . Dom me connaît : on a fait 57 kilomètres ensemble à Winschoten en 2000 et sait que je ne veux pas trop parler . Inquiétudes comme toujours de sa part : elle pense aux sélections 2003 pour Taïpei ,elle qui n’ira pas à Winschoten. Quelques mots de ma part pour lui dire de d’abord penser à cette nuit et non pas à 2003 ! Elle décide de rester avec moi tant qu’elle peut. Je l’entends respirer et me dis qu’elle est bien essoufflée ! Plus tard je conviendrai qu’elle n’était pas si mal …
Je me sens facile à ce moment de la course malgré un mal de ventre qui commence à me torturer. Je me rhabillerai plus chaudement au 27ème km. J’essaie de prendre correctement mes ravitaillements mais c’est de plus en plus difficile. Au 20ème km : le mari de Christiane et le coach de Sylvie nous encouragent  chaleureusement : nous passons en 1h39 ce qui me semble raisonnable. Au 22ème km je profite d’un ravitaillement officiel pour demander au médecin un spasfon car j’ai de plus en mal au ventre. Je n’arrive plus à m’alimenter et ça m’énerve d’être déjà si perturbée par ce problème.
Au  25ème km,  Patrick, le mari de Christiane vient à notre hauteur et nous annonce que Sylvie est derrière au plus mal. Surprises, Dom et moi demandons aussi des nouvelles de l’avant : apparemment les garçons et les 3 filles sont bien placés. On se dit que Sylvie va bien vite nous rejoindre . Dom et moi nous rendons compte que les ravitos sont un peu hasardeux et que nos affaires plus chaudes ne sont malheureusement pas au 27ème km. Je m’énerve puis essaie de me faire une raison… ce sera au prochain !
Malheureusement au 30ème toujours rien , j’ai beau être dans les temps (2h28) une petite voie dans ma tête me susurre que le mal est fait et que ce sera dur de finir. Je commence à sentir mes cuisses douloureuses . C’est le début d’un gros passage à vide : je fais un arrêt pipi, dis à Dom de continuer. Un gars m’attends pour remonter sur le groupe mais je préfère rester derrière à mon rythme et seule dans ma douleur. J’ai gambergé et je n’ai plus trop de souvenir de cette portion, comme un trou noir…je me souviens d’être arrivée au ravito où se trouvait mon père en faisant  bonne figure : « j’ai eu un passage à vide , ça va mieux » le fait de le voir et de lui parler  me regonfle un peu.
Bernard (Pelletier) m’annonce que nos affaires sont au ravito d’Emile(Geoffroy) et du médecin soit 12 km plus loin. Je m’accroche et rattrape Dom. A ce moment, je pense à ma famille, à mon coach, aux autres français qui sont devant et qui vont sans doute décrocher un titre, tant chez les filles que chez les gars, et aussi à tous ces sacrifices ….je serre les dents et vers le 42ème km je récupère un tee-shirt du kiné, j’essaie de m’alimenter, écoute ses quelques mots réconfortants ; le temps que je m’habille Christiane puis Anny passent devant. Elles n’étaient pas loin. J’ai un gros coup au moral mais je fais l’effort de revenir sur elles. Il fait nuit noire et aucun son ne sort de nos bouches, concentration ? souffrance ? je n’ai pas su à ce moment là…je me suis dit qu’il fallait rester ensemble, coûte que coûte. Anny flanche quelques kilomètres plus loin et je retrouve un bon rythme avec Christiane. Je suis contente d’être avec elle, ses paroles sont toujours d’un grand réconfort !Patrick vient à notre hauteur de temps en temps. J’ai encore très mal au ventre et dois m’arrêter pour me libérer ! Christiane est restée devant. J’atteins enfin  le 49ème  km où je m’arrête longuement : massage rapide des cuisses, changement de tenue , un autre spasfon , 2 verres de coca et un morceau de banane.
 Je repars plus forte car j’ai chaud maintenant , je n’ai plus mal au ventre et des idées positives gagnent mon esprit…tant de paroles, de souvenirs, des gens que j’aime et qui m’aiment…douce chaleur qui envahit ma tête et mon corps. 50ème km et 4h10 de course , je suis encore dans le coup et je décide de me battre. Le reste de la course se déroule un peu comme sur un nuage si je puis dire ! Je ne cesse de remonter des coureurs . Je suis seule dans le noir et je me concentre sur la ligne blanche au milieu de la route. Je ne prends plus guère de ravito : je me contente de banane et de coca avec un coup de fouet de temps à autre. Patrick vient à ma hauteur de temps en temps , ce qui me rassure surtout quand il me dit que je suis à bonne allure. Je reviens subitement sur Christiane, qui m’« autorise » à faire ma course, quelques mots d’encouragements et je pars devant. Je retrouve des sensations. Maintenant , il me faut revenir sur Dom qui en 20 kilomètres m’a pris 5 minutes !
Je remonte les américaines une à une, la dernière sera la plus difficile à lâcher : elle a gagné le marathon des sables cette année. Elle veut faire la conversation mais j’essaie de lui faire comprendre que je préfère me taire. Je me rends compte qu’elle court par à coup ce qui m’oblige à ralentir : elle risque de me fatiguer. Je reste volontairement 50 mètres derrière elle, elle fait le yoyo et ça m’agace un peu ! Je remonte sur des filles et des gars bien mal en point, je ne distingue pas trop leur nationalité mais souvent j’entends qu’ils me soufflent des bravos ou des « allez la France », j’en tire une énergie supplémentaire.
Patrick apparaît soudain dans le noir avant le 80ème pour me dire que Dom vient de rejoindre Mumu qui a craqué, elles sont juste devant. Je remonte vite sur Mumu qui a choisi de m’attendre en marchant. Elle court un peu avec moi , on parle des ravitos merdiques , du manque d’éclairage…bref de l’agacement général …elle a fait une hypoglycémie et me semble plus déçue que fatiguée. J’essaie de rester avec elle mais dans ma tête je me dis qu’il faut que j’y aille. Comme un mot d’excuse je lui demande si ça va , je prends son non comme une bénédiction et reprends mon rythme avec un « accroche-toi » à son encontre. Elle était si forte cette année, je la voyais réussir. Ce devait être son jour , sa course…alors dans ma tête cette fin de course je la fais mienne et me dis que c’est peut-être mon jour ! 4ème française à ce moment de la course, je me prends à rêver…
L’américaine réapparaît dans le noir et prend ma « roue » puis revient à côté pour discuter, décidément j’ai trouvé plus bavarde que moi. Elle se fâche presque quand je lui dit non , « pas envie de parler » et je ne sais si elle le fait volontairement, elle me gêne en courant un mètre devant, elle vire à gauche quand je vire à gauche, à droite quand je passe à droite ce qui m’énerve au plus haut point. Un coureur français avec nous à ce moment se rend compte de son manège et me dit qu’elle est chiante ! Je décide de partir devant en feintant un ralentissement. Je passe à sa droite en accélérant brusquement, elle ne prend pas ma roue . J’essaie de maintenir l’allure pendant un certain temps et au 90ème km , Patrick est là pour me dire qu’elle ne remonte pas, que Dom est 2minutes devant et que moins de 8h20 est encore possible. 7h28 de course, si je serre les dents…oui il le faut !!
Mes cuisses sont douloureuses, mes orteils me picotent, je soupçonne des ampoules…mais j’évite d’y penser. Bientôt le ravito…ils sont durs ces faux-plats…j’entends Jean-Jacques (Rénier) m’encourager ; « y’a une perf au bout, accroche toi, Dom est devant, c’est bientôt fini ». Je prends le temps de boire du coca et manger un bout de banane, je trouve la force d’esquisser un sourire à JJ en guise de remerciements.. et me voilà repartie vers Torhout pour rattraper Dom et finir ensemble. Les derniers faux-plats sont durs… j’ai l’impression que ça n’en finit pas et je ne vois toujours personne. Dom est en grande forme, me dis-je. Je souffre en silence et seule. C’est dur cette fin de course. Je regarde mon chrono pour estimer le nombre de kilomètres restants car personne aux carrefours ne peux me renseigner. Et je pense à mon père qui m’attend à l’arrivée , à mon homme , aux gars et aux filles qui doivent fêter un podium, et à tous ceux qui ont cru en moi.  J’ai envie de leur crier que j’arrive et que je suis heureuse !
Je m’encourage « allez puce on y est presque , y’a des gens qui t’attendent au bout et tu vas fêter ça ! » . Dernier carrefour : j’aperçois Dom avec un coureur et je donne tout ce que j’ai pour aller la chercher….300m , 200m, 100m et là les encouragements , c’est l’arrivée…7 secondes me séparent de Dom. Embrassades , on savoure notre chrono ! 8h 18 min et 5 sec.
Joie infinie…les bras de mon père , les larmes….puis les regard des gars qui ont abandonné…et qui ont évité de se montrer pour ne pas nous décourager .Ma joie est un peu gâchée …Après avoir embrassé Mag et Karine, je suis vite prise en charge par le kiné, je lui glisse quelques mots d’excuses : il m’a bien semblé avoir râlé à ce ravitaillement ! et un gros merci pour son tee-shirt qui m’a réchauffé quelques kilomètres.
Je félicite Bruno pour sa course et lui dit que la prochaine fois nous serons dans l’équipe ! Je retourne à l’arrivée accueillir les filles qui restent : Monique, Christiane, Mumu et Anny…mes mots semblent très peu réconfortants et je cache pudiquement ma joie. C’est difficile de  partager une déception quand soi-même on a réussi…

voilà le récit de mon "aventure",
13 jours après j'apprends ma préselection pour Winschoten et j'ai repris l'entrainement.
ça roule, j'attends juste le retour de vacances de mon coach pour fêter dignement à 2 l'évenement!
Bonne lecture
Christine