Les championnats du monde des 100km 2003 de Bruno Heubi
Il fait déjà 26 degrés ce matin lorsque nous nous
rendons sur le lieu du départ, reculé à 9h, car le président
de la république Taiwanaise est venu assister à l’événement.
L’ambiance est extraordinaire, des milliers de spectateurs, des enfants
surtout, sont là, agitant leurs drapeaux, piaillant à qui
mieux mieux. Un 10 et un 50 Km nous accompagnent et lorsque le starter libère
les coureurs, c’est un peloton énorme qui s’élance, nous débordant
de toutes parts, nous qui étions pourtant placés dans un sas
réservé.
Il ne s’agit pas de se laisser porter par le flot. Le premier kilomètre,
tout en descente, passé en 4’11 me confirme que je suis parti prudemment.
C’est bon ! Très vite, il faut zigzaguer entre les coureurs qui ralentissent
déjà et se concentrer sur les premières difficultés
qui se profilent à l’horizon. Dès le deuxième kilomètre,
il faut déjà avaler un premier raidillon sévère
qui va s’avérer de plus en plus difficile au fur et à mesure
des tours. Au 4ème km, « c’est le Tourmalet ! » dira Bruno
Blanchard. Deux kilomètres entre 5 et 10% pour les passages les plus
sévères. Personne ne courra dans cette partie lors des derniers
tours, pas même le futur champion du monde, Mario Fattore. Pour ma
part, je m’étais fixé comme objectif avant et durant la course
d’essayer de ne jamais marcher, j’avais sans doute mal évalué
la difficulté que cela représentait, mais qui aurait pu
prédire une telle chose ?
Au 6ème km, un barrage nous offre les quelques uniques centaines
de mètres de plat et une vue extraordinaire sur la vallée
à droite. A gauche, un magnifique lac avec en arrière plan
des montagnes recouvertes d’une végétation luxuriante, justifiant
les plus de 70% d’humidité mesurés au départ. Une vraie
vision de carte postale que nous n’aurons, hélas, le loisir d’admirer
par la suite. Jusqu’à l’extrémité de l’aller-retour
(11,5 km) une succession de montées progressives parfois brutales,
mais surtout ininterrompues, nous amènent au point le plus haut du
parcours. Là, demi-tour en plein milieu du col ou plutôt de
nulle part. On nous passe au poignet un superbe chouchou rose pour attester
de notre passage. La puce taiwanaise est à la fois archaïque
et très seyante ! !
J’ai eu de bonnes sensations pendant cette partie du parcours, me freinant
sans cesse, prenant soin de bien boire l’intégralité de mes
bouteilles de 33cl (dosées à moitié en raison de la
chaleur), de m’asperger sans trop me mouiller les pieds, bref, je suis à
l’écoute de mon corps, sûr de mon fait.
Maintenant, la descente …. J’appréhende ce moment, 7 à 8
km en continu. Mes souvenirs de Belvès ou de River Shimanto ont laissé
des traces bien présentes à mon esprit. J’essaie donc, autant
que faire se peux, d’être le plus à l’aise possible. Cela signifie,
à la fois de ne pas se freiner inutilement, sans pour autant se lancer
à tombeau ouvert, afin de limiter les contractions excentriques ,
trop destructrices et invalidantes. Il faut reconnaître que l’appréhension
ne facilite pas mon relâchement. Le groupe qui s’était formé
petit à petit depuis le départ avec 2 allemands, 3 italiens,
1 anglais, 2 russes et d’autres coureurs asiatiques se défait rapidement
suivant l’habileté de chacun à appréhender cet exercice.
Je perds, pour ma part, une bonne partie du terrain acquis pendant la montée.
Je m’efforce de ne pas m’en préoccuper, concentré uniquement
sur l’idée d’être le plus relâché possible. Je
suis persuadé, avec le recul, que certains, dont Pascal, ont laissé
beaucoup de leur intégrité musculaire en voulant aller chercher,
et c’est bien tentant, un ou deux adversaires quelques mètres devant.
Dès que nous retrouvons la partie plus plane des premiers kilomètres
de la boucle, je comble très vite mon retard. Ceci me conforte dans
l’idée que je suis bien quand la course redevient « normale
». La descente du premier km, dans ce sens du retour, est une belle
côte de 6-8% de trois à 400m, puis à nouveau une descente
jusqu’à l’autre extrémité du parcours. Demi-tour en plein
milieu de nulle part (cette partie a été ajoutée lors
du remesurage, il manquait plus de 1km par boucle !)
Ce passage vers la zone de départ et arrivée se déroule
sous les applaudissements nourris des spectateurs, des milliers d’enfants
qui reviennent les bras chargés (il y a eu un 1,5km pour eux). 1h49
pour ce premier tour. J’avais plutôt prévu 6’ de plus. Je suis
tellement facile que je ne me préoccupe pas de cette différence,
d’ailleurs un rapide calcul me laisse envisager un temps de l’ordre de 7h20-7h30.
C’est conforme à mes prévisions finales. Michael Sommer, avec
qui je fais route depuis le début est un maître tacticien et
je sais que nous sommes dans le bon tempo.
Dès les premières difficultés du deuxième
tour, le groupe explose à nouveau, chacun gérant les côtes
à son rythme. Je m’efforce pour ma part d’être le plus attentif
possible à mes sensations afin d’éviter à tout prix un
effort que j’aurais à payer plus tard. Je monte la partie la plus rude
sur un rythme extrêmement lent et je me dis à ce moment que
les prochains tours, à cet endroit, risquent d’être terrible
! Ne pas marcher , particulièrement ici me paraît déjà
être une victoire en soi. Après le barrage, je reprends un rythme
qui me fait penser que cette stratégie en côte était
la bonne. Je rattrape progressivement les coureurs qui m’avaient lâché.
Tout va bien !
Pascal m’avait lancé un rassurant « impeccable ! »
lors de notre chassé-croisé du premier tour. Rassurant car
il était inquiet et particulièrement dans les minutes précédant,
prêt même à ne pas prendre le départ …J’ai du
alors me livrer à un ultime exercice de « coaching » mental
afin de le faire revenir à des dispositions plus positives. Pour
ce deuxième croisement de nos courses, il me lance avec désappointement
: « je ne suis pas fait pour ces courses, je suis mort ! ». Je
me remémore alors l’épisode de Belvès 2000 où
plus il coinçait et plus il accélérait. J’ai à
ce moment le sentiment qu’il va être difficile pour lui de sortir de
cette course piège. Nicolas et Bruno Blanchard qui étaient
partis devant moi et gagnaient peu à peu du terrain, sont maintenant
hors de ma vue. Au ravitaillement où est posté Jean Jacques
Rénier, il m’annonce que Bruno a des douleurs dorsales et que je ne
devais pas tarder à le rejoindre. C’est mal parti ! Si tôt dans
la course cela ne vaut rien qui vaille ! En effet, quelques kilomètres
plus loin, je l’aperçois marchant sur le bas côté. Il
ne peut plus courir ….
Plus que trois, nous ne sommes plus que trois. Avec Pascal qui ne va pas
très bien, le moral en prend soudainement un gros coup. C’est pas
la joie du côté des garçons. Chez les filles, ce n’est
guère mieux. J’ai aperçu Nadine arrêtée au ravitaillement
du 5ème kilomètre tenu par Bernard Pelletier. Elles aussi ne
sont plus que trois donc. Dans la première montée, j’ai croisé
Karine, quatrième, qui filait bon train, Mag et Christine un peu plus
loin. Elles vont devoir elles aussi se serrer les coudes. J’avais dit avant
la course que se serait une boucherie. Puis j’avais trouvé le terme
exagéré. Maintenant, il n’est que trop approprié. Chaleur,
humidité, dénivelé tout est réuni pour que cette
compétition qui se suffit à elle-même d’habitude pour
être sélective tourne au jeu de massacre.
Je progresse de concert avec un coureur russe, celui-là même
avec qui j’avais fini au sprint à Torhout. Nous échangeons
quelques mots. Il s’inquiète de savoir si je suis dans la même
catégorie que lui. Je lui livre mes sentiments sur l’impressionnante
armada russe en tête de course. Ainsi les kilomètres passent
plus vite et nous nous retrouvons à l’amorce de la petite boucle de
la fin du 2ème tour.
Je décide d’être prudent dans cette côte sévère
qui repasse devant l’hôtel et c’est sans inquiétude que je vois
mes compagnons de route s’éloigner devant moi En plus c’est la partie
du parcours que j’avais tant apprécié au 1er tour. Un monde
fou, le passage sur la ligne, la musique, l’ambiance …. Je me dis donc qu’il
faut positiver, prendre du plaisir regarder un peu autour de soi. L’environnement
est exceptionnel, pourquoi ne pas garder le positif et oublier le reste
? La succession de montée et de descente dans cette partie me ramène
vite à la réalité et il me semble percevoir à
mi-course les premiers effets d’une certaine lassitude. C’est à cet
instant que je croise Karine, le visage blême, elle évoque
des problèmes de gonflements en me montrant ses mains, une sorte
de rétention d’eau probablement due à une hyper hydratation.
Au point d’épongeage j’aperçois au loin Nicolas appuyé
sur une table semblant éprouver les pires difficultés
Il ne me voit pas même lorsque je le double ! Je l’appelle donc
pour l’inviter à me suivre et reprendre la route en ma compagnie.
Un petit moment d’hésitation et sur mon insistance, il reprend la
course m’informant de son désarroi et de son peu de motivation à
poursuivre. J’essaie de l’encourager en même temps que moi même,
essayant de trouver des raisons de poursuivre. Un peu plus loin, nous
croisons Pascal et Bruno marchant en sens inverse. Je comprends immédiatement
que Pascal a abandonné à son tour. A cet instant quelque chose
s’effondre en moi. Je prends conscience en un instant qu’il n’y a plus d’équipe
et que notre sort à tous les deux n’est guère plus enviable.
Pascal doit lire le désarroi sur mon visage car aucun son ne peut
sortir de ma bouche. Il nous demande si nous voulons qu’il nous accompagne
un peu et le voilà reprenant place dans la course après près
de 6 kilomètres effectués en sens inverse !!
La présence de Pascal a pour effet de «doper» Nicolas
et les voilà tous deux cavalant quelques mètres devant moi,
incapable de se caler sur mon rythme, trop lent pour eux. Pendant ces kilomètres
partagés à trois, a une vitesse qui nous autorise la discussion,
nos échanges sont évidemment nombreux et riches. On est déjà
en train de tirer les premiers enseignements, faire la première analyse.
Bruno a souffert de douleurs dorsales et Pascal a les cuisses détruites
musculairement. Pour Nico c’est davantage un problème mental que physique
quant à moi je sens bien que je suis de moins en moins dans le coup.
Mes compagnons du 1er tour sont maintenant hors de vue et la 3ème
côte du barrage escaladée pratiquement à la marche. De
sourdes douleurs au niveau de l’aine et des intestins me font de plus en plus
souffrir et je n’arrive pas à suivre le rythme de mes deux camarades
Français qui alternent course et marche pour m’attendre. Au 58ème
km, Pascal à bout de force décide, cette fois pour de bon de
stopper la course. Je l’encourage d’ailleurs à ne pas mettre sa santé
en danger, finir à une telle place n’a d’ailleurs aucun sens à
mon avis pour lui et je lui en fais part. Nico, lui, est au petit soin pour
moi allant me chercher ravitaillements et éponges, il peut courir
beaucoup plus vite mais insiste pour m’accompagner. Je me dis qu’à
deux nous avons plus de chances de poursuivre d’autant plus qu’il envisage
avec peu de certitude de pouvoir trouver la motivation de faire le dernier
tour.
Les douleurs au ventre sont de plus en plus fortes. Elles n’ont rien à
voir avec une envie d’aller à la selle, pourtant je me mets à
espérer qu’en tentant de me soulager de ce côté je pourrais
peut-être envisager une amélioration. Le soulagement n’est que
de courte durée. Je me fais à l’idée maintenant que
je suis engagé dans une vraie galère. Les premiers concurrents
nous remontent de l’arrière, c’est le signe inéluctable du
déclin.. Je m’arrose maintenant sans retenue pour mes pieds pourtant
fragiles que j’avais essayé de préserver jusque là. Ce
geste qui m’avait procuré un certain bienfait depuis le début
n’a plus aucun effet dorénavant. La marmite est en train de bouillir
et plus rien ne semble pouvoir stopper l’ébullition. Les douleurs au
ventre reviennent peu à peu. Nico m’encourage de plus belle au fur
et à mesure qu’il retrouve l’envie. Je lui intime l’ordre de filer
devant et c’est seulement quand le ton de ma voix sera suffisamment autoritaire
qu’il consentira à me laisser seul et courir enfin à son rythme.
J’aperçois au loin des toilettes mobiles que l’organisation a installé
là pour la course. Je décide de m’y arrêter car le temps
n’a plus aucune importance maintenant. J’ai décidé de finir
à tout prix quelque soit le chrono final. Je dois le faire par respect
pour Pascal Piveteau sans qui je ne serai pas là. C’est un guerrier
et lui non plus ne céderais pas. Et puis il faut aussi que je prouve
à ceux qui ont contesté ma sélection que je suis digne
de porter le maillot bleu blanc rouge et que je n’ai pris la place de personne.
Tant que je pourrais mettre un pied devant l’autre, j’avancerais.
L’arrêt ne m’ayant pas permis de me soulager, je reprends la course
au moment où Mag arrive sur le point d’épongeage. Elle
m’encourage à la suivre ; ce dont je suis bien incapable.
J’essaie de reprendre un rythme qui me permette à la fois de courir
et de ne pas trop ressentir les douleurs au bas de ventre, persuadé
que puisque je n’ai pas pu aller à la selle, il s’agit probablement
d’un problème musculaire ou tendineux . J’appréhende la blessure
et je me dis alors que ce que j’ai conseillé à Pascal tout
à l’heure, s’applique peut être à moi aussi.
C’est plongé dans ces pensées que je vois devant moi un
coureur russe venant en sens inverse, à l’attaque de son dernier
tour, donc aux avant postes de la course , ( je saurais après coup
qu’il est en réalité 4ème à cet instant) traverser
la route, sauter le fossé, pour se précipiter sous une
petite cascade située à proximité. Les pieds plongés
dans le petit ruisseau qui longe la route, sans prendre la moindre précaution
pour éviter le bain de pied, il s’asperge énergiquement avant
de repartir de plus belle ….. Non, je n’ai pas rêvé, ce n’était
pas le fruit de mon imagination, cette épreuve est vraiment …..différente
! Je n’avais jamais vu ça auparavant à un tel niveau de compétition
et surtout à un tel moment de la course. C’est tout simplement incroyable
!
Quelques centaines de mètres après mon arrêt, la douleur
s’accentue et ce sont de véritables coups de couteaux qui me transpercent
l’abdomen, m’obligeant à marcher, puis à me plier en deux sous
l’effet des spasmes répétés. Soudain, ma vue se brouille,
puis un voile jaune m’empêche pratiquement d’y voir. J’ai juste le
temps de m’allonger sur le bas côté contre une espèce
de borne en ciment. Mes muscles des jambes n’apprécient pas cette position
et me voilà perclus de crampes dont mes mollets m’avaient averti de
la survenue imminente quelques kilomètres auparavant. A cet instant,
je rentre dans une espèce de 3ème dimension où s’entremêlent
des bruits me parvenant de l’extérieur et que je perçois mal,
les violentes douleurs qui apparaissent par saccades, les crampes à
l’aponévrose plantaire que j’essaie de contrôler en en provoquant
d’autres au dessus du mollet !. Si dans un premier temps, je subis tout cela
sans bien comprendre ce qui m’arrive, je retrouve un semblant de lucidité
d’esprit en prenant conscience à la fois de la gravité de la
situation mais aussi de la nécessité de la gérer avec
le plus grand calme possible. Je pense tout d’abord à Armand lorsqu’il
nous explique comment il s’occupe de ses patients diabétiques en hypoglycémie,
en leur administrant des sucres rapides, en sublingual afin de permettre
un passage immédiat du glucose vers le sang. Qui va bien pouvoir me
le faire à moi, loin de tous secours ? Les français ne sont
pas au courant, qui va pouvoir me venir en aide ? Ces questions m’assaillent
en même temps que je m’applique à me concentrer sur ma respiration
afin de mieux gérer le stress qui monte peu à peu en moi et
les sensations douloureuses que d’ailleurs, je décrypte assez mal.
Le temps me paraît infini. J’ai à ce moment des pensées
véritablement négatives. Que tout s’arrête sur la route,
comme l’acteur sur la scène, on l’a tous évoqué un jour
en plaisantant, mais finalement, c’est assez peu réjouissant comme
perspective ….. surtout si loin de chez nous ….. C’est alors qu’une voix
que je devine familière s’inquiète de mon état. Alors
que j’ai l’impression d’être dans le brouillard le plus total, j’ai
reconnu parfaitement celle du coureur belge Jan Van Den Driesche. J’entends
même tout à fait distinctement le chronomètre qu’il doit
arrêter en même temps qu’il stoppe sa course pour me secourir.
Je saurais par la suite qu’il était en fait dans son dernier tour
et que me voyant ainsi de l’autre côté de la route, sur le bas
côté, il a décidé de venir à mon secours.
Un seul mot sort de ma bouche : « ambulance », il faut dire que
leur ballet incessant depuis quelques temps, en ont fait des acteurs principaux
de cette drôle de comédie. D’ailleurs, auparavant, lorsque Nicolas
m’accompagnait encore, nous avions vu le coureur australien Tim Sloan hurler
de douleur sous l’effet des crampes qui tendait ses muscles derrière
la cuisse. J’avais alors, moi même prévenu les secours de cet
incident de course. Lorsque j’ai vu passer l’ambulance qui nous doublait,
j’ai eu alors cette pensée en la regardant : « Tim doit être
dedans ». J’étais triste pour lui, car la veille j’étais
allé le voir pour que nous échangions nos survêtements.
Depuis 1998 que nous nous retrouvons dans les championnats du monde, nous
avons fini par mieux nous connaître et sans parler d’amitié,
un certaine complicité s’est instaurée, comme d’ailleurs avec
d’autres coureurs, d’autres nations avec qui les conversations sont toujours
d’une grande richesse. Il m’avait alors fait comprendre qu’il voulait le
garder jusqu’au lendemain. "Si je suis dans le top ten", m’avait il dit,"
j’en aurais besoin pour monter sur le podium". Je découvrirais, après
la course, à la lecture des classements qu’il a fini. Dans un
temps qui ne signifie plus rien pour lui, comme beaucoup sur cette course.
D’ailleurs comme l’a dit très justement Jan Van den Driesche lorsque
nous évoquions tout cela : "finir c’était déjà
une victoire". Il n’était donc pas dans cette ambulance.
La mienne arrive enfin toute sirène hurlante et j’entends confusément
une certaine agitation autour de moi. Je sens bien la fébrilité
des personnes qui prennent la tension à mon bras gauche, la température
en m’enfonçant sans ménagement un thermomètre dans l’oreille
droite, piquent à plusieurs reprise mon autre bras, ne trouvant pas
les veines en hypotension, le tout ponctué par des exclamations dignes
des meilleurs films de kung-fu !. C’est finalement avec un certain soulagement
que je m’abandonne entre ses mains, certes un peu brutales mais ô
combien énergiques. On me porte sur un brancard, me roule jusqu’à
l’ambulance qui démarre toutes sirènes hurlantes. Le masque
à oxygène et les sangles me donnent l’impression d’être
complètement prisonnier, je prends conscience tout à coup
qu’ils vont probablement m’emmener à l’hôpital le plus proche.
La panique me reprend subitement : je ne veux pas y aller ! et puis
personne n’est prévenu, et que vont ils me faire ? Un hurlement
sort de ma gorge, assez distinct pour que l’on m’ôte le masque et
que je puisse leur dire que je veux absolument voir le médecin de
l’équipe qui est là bas à l’arrivée. Mon anglais
m’est bien utile à ce moment et mon ton a l’air d’être suffisamment
dissuasif. Il faut dire que sous l’effet de la perfusion de glucose, j’ai
retrouvé la vue et surtout une partie de mes esprits. Je reconnais
l’aire d’arrivée et une personne d’une délégation étrangère
à qui je demande de prévenir notre toubib, posté au
ravitaillement du 25ème avec Roger Bonnifait, notre chef de délégation
qui a mis les mains à la pâte lui aussi pour la circonstance.
C’est avec soulagement que je les vois arriver tout deux en compagnie de
Karine déjà rhabillée. Entre ces mains expertes, je
n’ai plus rien à craindre maintenant. Les douleurs au ventre ont
cessé, par contre des crampes au dessus du mollet ou à l’aponévrose
plantaire, selon l’endroit où l’on essaie de me soulager, me font
encore hurler, tellement la contraction est violente et incontrôlable.
Il faudrait que je boive, et pourtant malgré ma déshydratation
évidente, je n’en ai guère envie. Malgré tout, avec
cet entourage à mon chevet, la récupération est accélérée.
Karine, par réflexe professionnel, dans ce contexte, d’urgence médicale,
est redevenue le médecin qu’elle est au quotidien. Elle m’explique
que les fasciculations qui agitent mes mollets en permanence sont probablement
dues à un manque de potassium, que pour sa part, c’est un problème
d’hyponatrémie qui l’a contraint à l’abandon. Comme moi, elle
était en forme, avait de bonnes jambes et doit, à ces conditions
extrêmes, de ne pas avoir pu aller jusqu’au bout. Nous commençons
l’un et l’autre à tirer les premiers enseignements de cette douloureuse
épreuve. Sur le plan diététique, d’une part : Karine
pense que mes douleurs au ventre sont probablement dues à des crampes,
conséquence d’une déshydratation avancée. Pour elle,
c’est un problème d’assimilation des boissons énergétiques
qui a provoqué ces problème de rétention d’eau, connus
aussi sous le vocable un peu barbare d’hyponatrémie. Sur la plan
tactique maintenant : l’absence de son compagnon semble l’avoir beaucoup
affecté. Elle met sur le compte de cela les raisons d’un départ
trop rapide qui aurait été corrigé en course par Bruno.
« s’il avait été là, il se serait mis en travers
de la route, s’ils m’avait vu partir ainsi » précise t’elle.
Celui ci lui avait en effet conseillé de se positionner aux alentours
de la dixième place en début de course. Moi qui regrettait
déjà d’avoir donné à Pascal une consigne de
temps (partir sur des bases de 7 heures) que je jugeais peu appropriée
après coup dans ce contexte puisqu’il ne l’avait pas respecté,
je me rends compte en écoutant Karine que ce n’est pas si simple que
cela. Et puis pour eux qui ambitionnent une place sur le plan individuel
au classement général, il y a un paramètre supplémentaire
à gérer sur le plan stratégique. Il n’est pas facile
de « laisser partir » lorsque l’on vise une place sur le podium
…….
Avec Karine, nous avions partagé une approche diététique
similaire pour préparer cette compétition, même si, pour
ma part, je suis loin de posséder ses connaissances et sa pratique.
Avec les conseils et l’aide Jean Celle, j’ai donc essayé de conserver
au maximum, les habitudes alimentaires déjà pratiquées,
au quotidien pendant la préparation. D’ailleurs, au pays du riz, nous
avons eu du mal à faire accepter au chef de l’hôtel où
nous étions logés, de nous cuisiner celui que nous avions amené
dans nos bagages. J’ai donc vraiment le sentiment de ne rien avoir laissé
au hasard dans ce domaine, et avant la course, je ressentais réellement
les effets bénéfiques de cette approche rigoureuse. Même
si cette course est un relatif échec, j’ai beaucoup appris dans ce
domaine et je suis persuadé que cela va me servir à l’avenir.
1h30 après avoir subi ce malaise, j'ai enfin l'impression d'avoir
retrouvé une bonne partie de mes moyens. J'ai entendu au loin, les
cris annonçant l'arrivée de Mario Fattore, puis celle
de Monica Casiraghi. Je décide de quitter enfin mon brancard pour
retourner à l'hôtel, peut être revoir les autres, téléphoner
à mes proches...
C'est une vision d'hôpital de campagne qui s'offre alors à
mes yeux effarés lorsque je retrouve l'usage de mes jambes. Il y
a près d'une trentaine de civières correctement alignées,
formant un carré, entourées chacune de 3 à 6 membres
du personnel médical (en tout cas tous en blouse blanche) , et qui
s'affairent autour des coureurs allongés sur chacune d'elles. En
quittant les lieux, je vois notamment l'athlète ukrainien qui a subi
le même malaise que moi, à la différence que lui était
en troisième position de la course et que cela lui est arrivé
au 97ème km ! Son visage est livide, il a le regard fixe. En fait
il ne regarde rien, ou plutôt ne semble rien voir, bien que ses yeux
soient grands ouverts. Ce spectacle me procure une peur rétrospective
et je me dis qu'en fait, je ne m'en sors peut être pas si mal.
Les quelques centaines de mètres que je parcours seul pour retourner
à ma chambre sont à la fois très courts mais très
longs aussi. La nuit commence déjà à tomber, un peu
comme le rideau à le fin du spectacle. Ces premiers instants de solitude
après mon malaise sont l'occasion d'une sorte d'introspection. Le
sentiment à la fois d'un échec sur le plan sportif, car il ne
faut pas s'en cacher, c'en est un, mais aussi l'impression d'être allé
jusqu'au bout, trop loin même puisque j'en suis arrivé là.
Je trouve alors cette formule qui contente mon ego, touché par ce
premier abandon :" je n'ai pas abandonné, c'est mon corps qui m'a
abandonné".