Flash back – 13 mars 2004 –
A la veille de mes 44 ans, date ô combien symbolique, je m’apprête
à courir un 100km en France. Depuis 6 années que je suis
en équipe nationale, c’est seulement mon deuxième dans l’hexagone
(en dehors des championnats internationaux) sur 13 courses ! Il faut dire
que Michel Queste, le chef d’orchestre de Saint Nazaire les Eymes a su
me convaincre même si avec le profil de l’épreuve, il n’a
pas fallu beaucoup me pousser. La perspective de faire un chrono m’a attiré,
car je sais plus ou moins que mon arrêt à Taiwan a signifié
ma non-sélection pour les championnats d’Europe du mois de
mai prochain. Pour se positionner dans le paysage français des 100km
2004, il me faut une performance sous les 7h qui me permettrait de voir
venir la suite de la saison avec sérénité.
En 7h27, je passe totalement à travers. « Aspiré
» par le départ rapide de Jean Jacques Moros le vainqueur,
je ne respecte pas ma stratégie de départ basée sur
une allure de 4’10-4’12 au km et en appréciant mal mon état
de forme du moment, je me donne le bâton pour me faire battre. Le manque
d’humilité et d’évaluation de la situation se paient cher
sur 100km. Je n’ai plus le choix, il me faudra aller au championnat de France
fin juin à Saint Augustin des Bois.
Mi-avril, je me blesse au tendon d’achille. Un mois de galère
m’attend où je vais gérer avec plus ou moins de bonheur une
situation qui ne m’est pas habituelle, je ne suis jamais blessé.
La reprise mi-mai se fait en douceur et progressivement. Pas question
de chercher à rattraper le temps perdu même si je sais qu’avec
4 semaines devant moi, le compte à rebours enclenché s’apparente
à une mission impossible. D’autant que les kilos accumulés
durant cette période où j’ai bêtement laissé
aller mon corps me rappellent à l’ordre à chaque sortie, même
si avant tout le bonheur de courir à nouveau sans douleur me ravit
chaque jour. Mais il faut bien se projeter dans le futur. Ai-je ma place
au championnat de France avec si peu d’entraînement ? Certes j’ai ciblé
celui ci en ne faisant que de l’allure spécifique (4’20-4 ’30 sur
parcours vallonnés). Mais il ne faut pas rêver. Pourtant si,
je rêve …avec ma préparation minimale, je me dis que si j’ai
une chance infime, pourquoi ne pas la jouer ? D’autant qu’à chaque
sortie les sensations sont meilleures. Les kilos, eux, ne s’effacent pas
aussi vite que je voudrais et je me dis qu’ils risquent de peser lourd sur
le terrain. Je sais que j’ai peu de chances face aux Géhin, Idziak,
Guichard, Gaubert, tous bien préparés. Mais je ne me résous
pas à laisser filer. Je m’étonne moi-même après
coup, moi qui d’ordinaire me prépare avant tant d’application.
J’essaie donc d’optimiser au mieux ce sur quoi j’ai prise :
- Décalage de mes heures de coucher et de lever
pour m’adapter au mieux au départ matinal.
- Capilarisation des mollets avec l’appareil d’electrostimulation.
- Préparation minutieuse des pieds chaque soir
avec la crème NOK.
- Régime strict sans fibres ni résidus
à J-4 pour être certain de ne pas surcharger mon appareil
digestif.
- Reconnaissance du parcours pour évaluer les
difficultés et établir une stratégie définitive
- Préparation des ravitaillements.
Le soir, grâce au décalage du sommeil, je m’endors comme
un bébé à 21h30 après une collation dont ma femme
Patricia sait si bien préparer les repas adaptés aux circonstances.
Au menu : riz blanc et dés de poulet – un yaourt soja vanille et
jus d’herbe d’orge comme chaque jour.
J’ai vraiment un atout de taille dans mon jeu pourtant privé des
points forts sur cette partie que je vais jouer : ma famille.
Ils me soutiennent et me supportent au quotidien tout au long de l’année,
dans les moments forts comme dans les moments difficiles. Sur chaque compétition
ils sont là. Ma femme qui anticipe chacune de mes pensées
et mon plus grand fils Simon dont l’omniprésence et l’attention dont
il fait preuve à mon égard contrastent avec son attitude plus
nonchalante et détachée tout au long de l’année. Sur
le terrain, leur activité et leur efficacité seront des atouts
déterminants.
Le matin de la course, le réveil sonne à 2h30 et je me
réveille comme s’il était 6h. Sport Pudding, Fruit Biscuit,
thé vert et jus d’herbe d’orge : c’est mon petit déjeuner
habituel de matin de compétition. Il me rassasie sans me surcharger
et me permet de tenir jusqu’au départ sans chute de glycémie
ni troubles digestifs.
Arrivé sur place, il ne me reste plus qu’à sortir le vélo,
mettre la crème anti-frottements aux endroits sensibles, enfiler
un tee-shirt coupé dont je n’ai gardé que le col et les manches
longues pour me prémunir de la fraîcheur matinale et me rendre
sur la ligne de départ. Là j’y retrouve les amis que j’ai
le temps de saluer rapidement. Le coup de pistolet nous libère et
comme toujours pour moi, dès les premières secondes, il s’agit
de se centrer sur mes sensations : « Etre lent, comme un footing …
non, plus lent même … »
Après avoir vu le parcours, j’ai décidé de partir
sur des bases de 4’20 au km pour les portions plates et de bien sur ralentir
de 20 ou 30 secondes s’il le faut dans les parties plus difficiles. Pour
gérer cela au mieux et éviter de faire les erreurs dans les
côtes, je pars avec le Polar qui va me permettre de bien évaluer
l’impact sur le plan cardiaque des difficultés, en me fixant de ne
pas dépasser 155 pulsations dans les deux premiers tours, c’est à
dire pour moi en ce moment la limite d’une ventilation pulmonaire qui s’accélère.
D’entrée un groupe d’une vingtaine de coureurs se forme à
l’avant. Tout le monde est là. Dès la première bosse,
je laisse filer mes compagnons de route en me concentrant sur ma respiration.
J’ai trouvé un jeu très amusant. L’objectif est, sans regarder
le cardiofréquencemètre, de trouver le rythme qui correspond
à la limite cardiaque que je me suis fixé. Et ça marche
! ! J’arrive à trouver le bon tempo sans dépasser ce que j’avais
prévu et étalonné à l’entraînement auparavant.
Bien entendu, je perds du terrain sur les autres coureurs et ma place
au général se situe alors aux alentours de la 20ème
dans cette partie initiale du premier tour.
J’essaie comme toujours d’être à l’écoute de
mon corps. J’ai froid aux mains ? Je mets mes gants ! Une goutte de sueur
perle de mon front ? J’enlève immédiatement mon vieux tee-shirt
coupé ! Pas question de dépenser une calorie inutile à
lutter contre la chaleur alors que les conditions de fraîcheur matinales
sont excellentes et que cela risque de ne pas durer. D’ailleurs je suis
un des seuls à être sitôt en débardeur et
j’ai vu trop de coureurs couverts de maillots très vite maculés
de sueur. Je ne peux pas m’empêcher de penser que, même si
certains pensent que c’est un détail ou que je pinaille, il y a
là de l’énergie gaspillée inutilement.
J’ai imposé à mon fiston de suiveur de me faire boire toutes
les 10 minutes. J’utilise pour la première fois des petites bouteilles
à large goulot qui me permettent d’ingurgiter vingt bons centilitres
à chaque fois. J’alterne consciencieusement boisson glucidique aux
acides aminés ramifiés, une autre alcalinisante et une dernière
sans goût mélangée à de l’eau pétillante.
Pour ce premier tour, mon objectif est clair : dépenser le moins
d’énergie possible. « C’est de l’échauffement »me
dis-je, même pas un footing. Devant, Sandor Barzca joue les éclaireurs
et je ne doute pas que comme pour moi à Saint Nazaire les Eymes avec
Jean Jacques Moros, le phénomène d’aspiration jouera même
sans s’en rendre compte. D’ailleurs, je rattrape ce dernier avant la fin
du tour. Il n’est pas bien du tout. Depuis notre duel de mars, il galère
avec les soucis physiques et personnels.
Pour le 2ème tour, le programme c’est : on ne bouge pas ! Se réserver,
encore et toujours. Se préserver en attendant la suite. Même
si je grignote quelques places, je reste assez loin des premières
lignes où tous les favoris se tiennent plus ou moins groupés
à distance de la fusée Barzca. Au ravitaillement de Bécon
les Granits, j’aperçois Jean Marie Géhin qui s’est arrêté.
Sur un parcours pourtant taillé à sa mesure, la blessure
l’a encore empêché d’exprimer son énorme potentiel.
Peu après vers le 40ème , c’est Jérôme Gaubert
que je vois stopper net ; montrant du doigt à ses suiveurs un point
sur sa jambe droite. Serais ce le déjà le début des
effets de ce parcours si difficile ? Moi-même à cet instant
je me sens un peu moins bien et immédiatement, comme souvent en ultra,
la tête est au diapason du corps. Je commence à gamberger :
« on a même pas passé la moitié … », «suis-je
encore vraiment fait pour l’ultra, en ai- je toujours les capacités
mentales ? ». J’ai soudain l’impression d’être à pied.
Je perds d’ailleurs quelques places qui me le confirment. Quand ça
m’arrive, ce n’est jamais très bon signe, c’est même souvent
pour moi le signal du déclin. Je fais à cet instant un
gros effort d’introspection : « certains abandonnent déjà,
tu n’as pas le droit de te plaindre. Toi au moins tu peux courir »
Et puis ce parcours est si difficile, ma stratégie va finir par payer.
Même si les écarts sont énormes, je sais ou plutôt
j’essaie de ne pas oublier et de me servir comme d’une motivation que tout
peux basculer très vite. Je serre les dents et dans la partie la
plus difficile de la boucle, étrangement je me sens mieux. A partir
de cet instant, je m’efforce de savourer le plaisir que j’ai à courir
de nouveau en harmonie. Je profite simplement de l’instant présent
en me réjouissant de pouvoir avancer sans contraintes.
A l’entame du dernier tour, je rattrape Didier Idziak littéralement
cloué sur place par des douleurs musculaires. Ce coureur au cœur
« gros comme ça» veut absolument finir pour l’équipe
et je lui conseille de ne pas aller trop loin. Il y aura d’autres échéances
à venir et je n’arrive pas à imaginer comment il pourrait
rallier l’arrivée dans son état. Il abandonnera d’ailleurs
quelques kilomètres plus loin. Devant, comme prévu, la course
continue des faire des victimes. Patricia, omniprésente sur le parcours
me renseigne continuellement sur les écarts. (Jogging International
m’ayant demandé de faire le reportage, c’est elle qui est chargée
de noter les évolutions de la course tout au long de l’épreuve).
J’attends le moment où ceux ci vont décliner, signe que ça
craque devant et qu’il faut serrer les dents. J’ai lâché les
coureurs qui m’avaient rattrapé ou ceux qui m’accompagnaient plus
ou moins depuis le départ et la remontée au classement continue
place après place : 15 – 10 – 8 …. C’est encore loin d’un bon résultat
et je ne suis même pas sur le podium vétéran, mais je
sais que devant il y a pas mal de novices qui peuvent à tout moment
craquer et quelques habitués des départs rapides et qui finissent
généralement difficilement. Et puis surtout, je profite surtout
à ce moment de la course d’être dans un état proche
de la perfection à un stade aussi avancé de l’épreuve.
En effet, je bois comme je ne l’avais jamais fait auparavant sur un 100km.
Tout passe, sans écœurement. Mes pieds qui d’habitude, et je sais
qu’il n’y a rien à faire, me font souffrir le martyr, me laissent
royalement en paix. Et surtout, je n’ai pas de douleurs musculaires. Le travail
excentrique sur parcours vallonné y est probablement pour quelque
chose. Chaque foulée est donc un vrai bonheur dont je profite pleinement
car il faut dire qu’après Saint Nazaire les Eymes, Taiwan et le Russie,
j’avais oublié ce qu’était cet état si enivrant. Je
pensais sérieusement d’ailleurs avant cette course que je n’étais
plus fait pour cette épreuve.
Je profite de ces instants de lucidité pour faire le point.
Dans l’ordre du classement :
Barzca est parti comme un avion. Soit il est très fort et il réussi
un grand numéro, soit il craque et comme il vise très haut,
il peut très bien « bâcher » à tout moment
.
Djaoudi ? connais pas ! comme tous les novices ça peut être
tout ou rien
Thierry Guichard est une valeur sûre. Je le vois bien mettre tout
le monde d’accord. C’est mon favori.
Colomina, je le connais bien. Je l’ai entraîné lors de son
passage sur marathon. C’est un collègue prof d’EPS de ma région
qui vient d’être muté en Isère. Il vaut 2h24 mais ne
m’a jamais parlé de cette tentative sur 100km. Il est intelligent et
mesuré. Il peut aller au bout si la mécanique tient le coup.
Becker est aussi de mon coin. Il a de grosses qualités mais ne
se prépare pas avec suffisamment de mesure. Ce picard est un habitué
des départs rapides mais aussi des fins de course difficiles. Peut
être est ce enfin son jour ?
Sérazin est jeune cent bornard et trailer de qualités.
Il est un peu au dessus de son niveau habituel mais sur un tel terrain,
il peut être à son affaire.
Enfin, Debiossat est lui au contraire un vieux de la vieille. Ancien
membre de l’équipe de France, il a couru tous les ultras, en a gagné
beaucoup. Lui aussi est un peu au dessus de son niveau mais sur un tel
parcours les valeurs sont différentes.
C’est avec toutes ces interrogations mêlées de certitudes
que je m’applique de mon côté à ne rien lâcher.
A part Thierry sur lequel je miserais bien quelque pièces, c’est
très ouvert et je m’efforce de me motiver avec cela. Régulièrement,
à chaque détour de la route, au bout d’une longue lignes
droites, j’aperçois des coureurs sur lesquels je reviens. A chaque
fois, c’est la même interrogation : relais, coureur à qui
je prends un tour ou un de ceux qui me précèdent ? Simon,
impeccable à mes côtés, m’encourage continuellement.
Souvent tout au long de l’année, je lui reproche son manque de maturité,
son manque d’ardeur au travail. Là, il est parfait. C’est
un grand, un homme malgré ses 15 ans. Il se comporte admirablement
et l’avoir à mes côtés est un soutien mental et logistique
déterminant. Il faut dire qu’il a de l’expérience, lui qui
à 9 ans me suivait déjà au marathon de Cierrey que
nous l’avions fait avec Thierry pour préparer notre 1ère
sélection en 1998.
A l’approche d’un ravitaillement, vers le 70ème kilomètre,
j’aperçois Jean Noêl Debiossat au loin. Patricia m’avait
averti que l’écart se réduisait peu à peu, mais là
visiblement à la façon dont il a fondu, soit je vais vite,
soit il craque. J’opte vite pour la seconde option car il s’arrête
pour se ravitailler. Un petit mot pour l’encourager au passage et je comprends
vite que c’est difficile pour lui. Ca y est, je suis sur le podium vétéran
! C’est déjà une grande satisfaction. J’aurais signé
des deux mains avant la course.
A Bécon les Granits (75ème), au ravitaillement encore,
je vois un coureur arrêté qui fait des étirements. Est
ce Sérazin ? Je demande à Simon, mais nous n’avons pas vu son
dossard. Un peu plus loin Patricia me donne un écart sur les coureurs
qui me précèdent et me confirme que Sérazin n’est pas
passé. C’était donc lui. Encore une place de gagnée.
Quelle motivation de voir que la patience et la sagesse du début de
course me permettent à la fois de réaliser un bon championnat
et surtout de conserver une intégrité physique qui m’évite
une fin de course pénible que j’ai de plus en plus de mal à
appréhender avec le temps qui passe.
Nous arrivons dans la partie du parcours que je n’aime pas. C’est drôle,
ça me fait toujours ça. Il y a toujours les passages que
j’affectionne et ceux que je déteste. Je me fixe comme objectif
de passer ce cap difficile en serrant les dents et en essayant de trouver
une foulée souple car depuis quelques kilomètres, de fulgurantes
et douloureuses contractions involontaires semblables à des crampes
m’inondent tour à tour le mollet droit ou gauche. J’ai déjà
connu cela, mais plus près de l’arrivée. Si loin encore,
c’est extrêmement stressant. Je m’imagine déjà, dans
le fossé, cloué au sol, perdant tout en une seule seconde.
Pas question pour autant de s’arrêter. J’essaie en attaquant davantage
par le talon de faire une sorte d’étirement en courant. Je bois,
je bois et heureusement tout passe. J’avais prévu de petites bouteilles
de 33cl avec un large goulot que Simon remplissait au fur et à mesure.
Elles font merveille.
Le vent de face qui s’est levé ajoute un peu à la difficulté
même si ce n’est pas le mistral. Je me donne alors comme but d’en
finir avec cette interminable route. Une espèce de ligne d’arrivée
intermédiaire que je me fixe. Quand nous tournerons, nous
serons vent de dos. Ce sera la partie la plus difficile avec ses
côtes impressionnantes car longues et visibles de loin, mais je sais
pas pourquoi, j’aime bien ce coin là.
Comme souvent lorsque l’on se fixe un objectif de ce genre, un coup de
moins bien survient car on se concentre sur ce que l’on a prévu
difficile et on attend du mieux sur ce que l’on a envisagé de plus
facile. Et le mieux n’est pas toujours au rendez vous. On cède alors
un peu mentalement. C’est un peu ce qui m’arrive dans ces portions de montés
interminables. « Ils ont monté le pont levis, c’est pas
possible ! ! » La chaleur me tombe dessus avec le vent dans
le dos. Heureusement, j’avais prévu une autre éponge que celle,
peu appropriée il faut le reconnaître, de l’organisation et
je peux m’arroser abondamment.
Patricia m’annonce que devant, Becker et Colomina ne sont pas au mieux.
« Ben, moi non plus … et puis à cet instant, je doute qu’il
y en ai beaucoup qui le soit ». « Et si c’était une
façon de me motiver en me disant ça ? ». « Je me
contenterais bien de ce podium V1 et de cette place d’honneur (6ème)
moi … ». Et puis les écarts qui se réduisent certes restent
tout de même conséquents.
Cette partie qui mène à Villemoisan tourne ensuite vers
une autre plus ombragée où les côtes se succèdent
aussi mais d’une manière moins impressionnante puisque la sinuosité
de la route cache l’enchaînement de montées-descentes.
Soudain, au détour d’un virage, vers le 85ème, je vois
Jean Jacques arrêté en train de se frotter les cuisses. Un
encouragement rapide et je poursuis ma route. La chaleur, le dénivelé
vont faire payer très chers les premiers kilomètres avalés
un peu trop vite. Cette fois, c’est bon pour le podium vétéran.
5ème c’est bien, je n’en espérais pas tant. Je peux donc
savourer de m’en sortir à si bon compte avec ma préparation
plus que juste. Mais Patricia me rappelle à l’ordre sans cesse.
Les trois premiers sont trop loin, alors elle me renseigne en permanence
sur Stéphane qui est tout de même en train de faire un sacré
truc. J’apprécie ce garçon et pour moi, 4 ou 5 c’et du pareil
au même. Je n’ai pas vraiment « les crocs » pour faire
l’effort d’aller le chercher. C’est bien symptomatique de l’état
d’esprit qui prévaut souvent à ce moment de l’épreuve.
C’est dur, on pioche et on trouve toutes les excuses pour ne pas affronter
cette zone où tout va devenir encore plus difficile, où les
jambes feront plus mal, où le corps tout entier sera à la
limite du supportable. Je me souviens que Pascal Fétizon, lors de
son titre de champion du monde en 2000, alors qu’il était, en plus,
en train de battre le record de France de Thierry Guichard, m’avait
confié que lors du dernier tour de 10km, il s’était «
contenté » de ce résultat, profitant des spectateurs,
savourant la haie d’honneur de près d’un kilomètre formée
par les tables de ravitaillement de chaque nation, où se regroupent
à la fin les staffs techniques et les concurrents ayant abandonné.
Ce frisson qui l’avait parcouru alors, ces larmes qui l’avaient submergé
lui avaient fait oublié que ce jour là en repoussant ses limites,
il aurait approché la barre symbolique des 6h20.
Nous ne sommes pas des Fétizon, mais on a tous ressenti ce moment
où tous les prétextes sont bons pour lever le pied. Certains
parviennent à repousser cette limite. Soit parce qu’ils sont des
guerriers, soit parce que le contexte de la course, la lutte d’homme à
homme leur offre cette opportunité. Je pense à Thierry justement
qui à maintes reprise à fait la preuve de ces qualités
exceptionnelles.
Moi, à cet instant, j’ai un peu perdu l’envie de me battre. Pourtant,
au détour d’un virage, je vois Stéphane arrêté.
Une claque sur les fesses pour lui signifier mon respect et me voilà
4ème.
C’est drôle comme l’histoire d’un 100km s’écrit toujours
plus ou moins avec le même scénario. Pourtant ses acteurs, ne
doivent pas lire le script ou n’arrivent pas à jouer la scène.
Ma satisfaction c’est surtout d’être là une nouvelle fois. Je
n’ai jamais réalisé d’exploit, même si mes 6h51 et ma
11ème place aux championnats du monde 2002 demeurent mes plus beaux
faits d’armes, mais c’est de ma régularité dont je suis le
plus fier.
Les ultimes kilomètres sont longs bien sûr et j’aimerais
qu’ils passent plus vite. Le marquage au sol de chacun d’eux ajoute à
cette longueur. Je me mets peu à peu sur le mode réserve et
Patricia qui n’a jamais ménagé ses encouragements me rappelle
que ce n’est pas encore le moment de se laisser aller, car je peux battre
mon temps de St Nazaire. Cette perspective ne suffit pas à me motiver
et je me contente de rester sur un rythme qui ne me sollicite pas trop. Le
dernier kilomètre est l’occasion pour moi de remercier Simon et Patricia,
car je ne sais que trop la part qui est la leur dans cette réussite.
Pas besoin de longues effusions pour communiquer et se comprendre. Une main
à serrer, un regard à échanger…. Chaque 100km est l’occasion
d’une compétition sportive certes mais aussi et surtout d’un
moment privilégié en famille où la complicité
et les échanges sont profonds et sincères.
Je franchis enfin la ligne en ayant fini le dernier kilomètre
à un rythme qui me satisfait. En effet, j’ai vraiment l’impression
de courir encore vite à ce stade ultime de la course et c’est ça
qui me plaît.
Ensuite, c’est un sentiment mêlé de soulagement et de plaisir
d’en finir. Cette épreuve à cela de particulier qu’elle est
un espèce de raccourci où toutes les émotions sont
un concentré de vie. Et aujourd’hui ce sont de bien belles tranches
que nous allons rapporter et garder au fond de nous, à tout jamais.