Les 12 heures de Séné  (05/052007)
par Bruno Heubi

 

 

Pourquoi Séné ?

Courir 12h …. Tel était le pari que je m’étais fixé en venant participer à Séné. Séné pour mon copain Bruno, bien connu des gens du forum. Mais aussi pour Manu Dos Santos, alter ego de Bruno (pas besoin donc de vous le  présenter) et Christiane Lecerf grande dame des 24h. Avec son mari Alain, il y a là un groupe d’organisateurs à qui on peut, à priori, faire confiance les yeux fermés, non ? Il y avait bien les 12h de Bures, plus près de chez moi, mais le plaisir de retrouver des gars du forum s’ajoute aux raisons évoquées plus haut.

 

Objectifs et stratégie

Comme je ne sais toujours pas me présenter sur une compétition la fleur au fusil, le couteau entre les dents ressemble (au minimum) au record du parcours (129km) et à celui de France des M45 (133km) . L’objectif moyen c’est de courir 12h à 12km/h. Le top c’est d’aller titiller les 150km.

Pourtant, la véritable raison de ma première tentative sur les courses horaires, c’est de me préparer à l’objectif majeur de ma ½ saison : le raid du golfe du Morbihan.

Alors pourquoi se fixer des objectifs de performances ? Ben oui .. on ne se refait pas !

J’ai passé l’essentiel de mes séances depuis les 100km de St Nazaire les Eymes à m’efforcer de maîtriser l’allure spécifique visée : 12-12,5 km/h. J’arrive donc le jour J avec le rythme bien ancré dans les jambes. Je ne m’autoriserais pas à dépasser cette fourchette d’allure en pensant que probablement je me situerais plutôt en haut qu’en bas de cette zone de vitesse.

 

 

C’est parti !

Après 12h passées à voir les circadiens tourner sur la boucle de 1,343km, je suis impatient d’en découdre à mon tour. Je sais qu’un espagnol avec un record à 7h31 va me permettre de m’étalonner, même si c’est avant tout en fonction de moi même que je dois gérer mon effort et ma stratégie.

Dès le coup de pistolet libérateur, l’espagnol en question prend la poudre d’escampette accompagné par un autre coureur. Très vite le fougueux ibérique rentre dans le rang alors que son compagnon fait de la résistance. Le mot est bien choisi. Dès que je reviens sur ses talons, il me plante un mine pour me distancer de quelques dizaines de mètres. Je m’amuse de ce manège sans changer mon rythme qui est parfaitement régulier comme mes temps de passage à chaque tour me l’indiquent. A vrai dire, je m’inquiète un peu aussi pour l’imprudent car il est clair que ce tempo n’est pas le sien. J’en connais qui se seraient permis de rappeler à l’ordre l’imprudent mais après tout, peut être s’offre-t’il quelques heures de pur plaisir à caracoler ainsi en tête ?

 

Le parcours

Je profite de ces premières heures pour faire la connaissance de la boucle. Elle débute par la traversée du complexe sportif, soit une partie goudronnée de 150m environ avec un minuscule « coup de cul » au milieu. Puis on commence la partie chemin de nuit qui comporte une ligne droite plate de 300m environ éclairée par des lampes halogènes. Virage à droite à 110° pour une autre ligne droite de 500m du même acabit dont la fin monte et se transforme en une sorte de piste stabilisée. Virage à 90° pour une partie de 300m à peu près, toujours en montée, d’abord en piste puis en macadam. Le souci c’est que cette partie est plongée dans le noir et on verra les inconvénients que cela implique. Virage à 90° en descente pour récupérer une piste cyclable sur 150-200m, en légère déclivité, jusqu’à l’entrée du complexe sportif.

 

Les premières heures

Pour moi qui déboule à 12,3-12,4, ma course s’apparente à un gymkhana entre les circadiens fatigués par 12h de course et l’apparition de la nuit qui invite à ralentir. Je zigzague donc entre les groupes qui se demandent quelle est cette incongruité qui les dépasse. Pas facile de se concentrer sur son rythme tout en respectant ces valeureux coureurs pour les doubler sans les gêner.

Je crois qu’après 100 tours, je dois pouvoir ajouter quelques centaines de mètres à mon compteur !

Là où cela est vraiment problématique, c’est le passage dans le noir où j’évite de peu dans les premiers tours de percuter les coureurs que j’aperçois au dernier moment. En fait de coureurs, il s’agit de ceux qui marchent ou ralentissent dans cette partie en pente légère et peu éclairée.

 

Les 6 heures

Très vite, je décide avec Patricia d’avoir à profiter de son soutien à chaque tour. Cela me permet d’avoir un contact avec mes proches et aussi de gérer mes ravitaillements avec davantage de souplesse. Moi qui suis venu pour expérimenter, je suis bien décidé à tester différentes formules en vue du Raid.

Lorsqu’au bout de quelques heures mon compagnon d’échappée m’abandonne, je m’efforce de maintenir le tempo qui est le mien depuis le départ.

Durant 3h30, soit 43km, la régularité sera quasi parfaite avec un rythme moyen de 6’35 au tour. (passage au marathon en 3h24’40)

Un fléchissement va alors s’opérer faisant redescendre la vitesse aux alentours de 12km/h durant deux heures. Pendant cette phase, je décide de m’alimenter d’une manière plus conséquente puisque je m’étais contenté de boissons énergétiques et de gels jusque là. Les résultats ne sont guère concluants. Je grignote plus que je ne mange un peu de solide sucré (pâtes de fruits,  nougats, biscuits à la figue).

Le cap des 6 heures survient avec une allure qui a baissé inexorablement pour atteindre les 11,5km/h. Patricia m’annonce un kilométrage à 72. Pas trop difficile de calculer la moyenne !

M… je n’ai plus de marge par rapport à mon objectif moyen !. En fait, comme elle ne s’est pas embarrassée avec les virgules, elle a oublié environ 700m, ce qui avait un peu plus de gueule au passage à la moitié.

 

Un coup de moins bien

La faim commence à se faire sentir. Il me semble tout au moins que c’est cela sans bien savoir si mon estomac réclame ou s’il me fait savoir que rien ne passera. J’ai depuis plus d’une heure opté pour une alternance thé chaud sucré et boisson gazeuse au cola. Ca me convient à peu près mais je n’ose m’imaginer continuer ainsi encore 6 heures. D’ailleurs, j’ai, pour être honnête, aussi du mal à me dire que je vais devoir courir encore pour une durée si longue.

Bref, le moral n’est pas au beau fixe.

Sur le plan mécanique, les cuisses commencent à me faire souffrir. Par contre, je change de chaussures, mais sans réellement avoir la sensation de courir avec des sandales en bois comme je m’y préparais.

C’est mon premier arrêt, ce ne sera pas le dernier car durant ces quelques heures, je vais m’ingénier à trouver des excuses pour faire des pauses salvatrices. La moyenne tombe à 10,5km/h lorsque je cours et  à 9,5 si je marche même d’une manière active.

Bruno Rouiller qui accompagnait Pascal Pelardy, alors dans un moment de difficulté, me rejoint pour faire un tour en ma compagnie. On sent bien que l’organisateur a pris le pas sur le coureur. Il s’inquiète de mes remarques sur le parcours et essaye de m’encourager comme il peut car il sent bien que je ne suis pas dans un forme transcendante. Le juge-arbitre viendra mettre fin à nos échanges alors que Bruno est pourtant à ce moment là dans la zone de ravitaillement où c’est autorisé.

 

 

Le jour se lève …. tard

Pour me remonter le moral, Patricia me dit de m’accrocher car le jour va bientôt se lever. Ouais, cooool .. ça sera mieux pour doubler les autres et j’ai lu que les circadiens appréciaient ce moment si particulier. Ca sera sans douta la même chose pour moi ?

Et bien entendu, comme lorsque l’on attend une chose avec impatience elle tarde à venir et le temps semble plus long. Il est d’ailleurs plus long car à Séné, le jour ne se lève pas à la même heure qu’à Sainte Gemme. On m’avait pourtant appris cela en cours de géographie.

Il va donc se faire attendre, à tel point que j’ai cru qu’on était reparti pour un tour. Et comme c’est une brume matinale qui envahit le circuit, ce n’est pas vraiment la délivrance attendue.

 

Calcul mental

Les douleurs ne s’accentuent pas mais on plutôt tendance à se déplacer. Quadriceps, toujours plus ou moins mais parfois aussi au niveau du bassin ou du haut des cuisses. Bref, c’est supportable et le fait que les tensions musculaires et articulaires ne soient pas identiques et crescendo sont plutôt rassurantes et surtout plus facilement gérables.

Les 100km approchent et sont franchis en 8h40’36 en compagnie d’Eric (Hays – Eric14). Grâce à lui, j’ai relancé la machine qui était proche de la rupture en raison de violentes douleurs au ventre m’empêchant de courir et de m’alimenter.

J’ai beau avoir plus d’une heure d’avance par rapport à mes temps habituels sur un 100km, la marge que je ressens est faible pour ne pas dire inexistante. Sans doute parce que depuis près de 4h je me bats avec moi même pour avancer coûte que coûte. Voilà une première leçon à retenir. Il ne suffit pas de pouvoir courir 100km à une certaine vitesse pour croire que passer à un pourcentage inférieur garantit une réserve assurée.

 

Puisque nous sommes dans les calculs, allons-y !

Avec 11,5 de moyenne sur les 9 premières heures, je suis certes loin des 12 de moyenne qui ne sont plus qu’un lointain souvenir. Mais je sais qu’en maintenant 10 de moyenne sur les trois dernières heures, je peux encore battre le record de l’épreuve et assurer un score honorable. Voilà qui me donne un plan de course apte à canaliser mon attention et à me rendre un peu de gniaque.

 

La famille s’est agrandie

Diogène vient à son tour m’offrir son soutien durant quelques kilomètres. Grâce à lui et comme avec Eric, je repasse à 11.5. Quand je me retrouve seul j’arrive à maintenir un tempo de 10.5 ce qui me permet d’envisager le record du parcours et même plus de 130km.

Ouf ! un point positif et motivant tut de même !

Je m’accroche à cet objectif quand survient Pascal Pelardy qui me propose de m’accompagner. Il sera mon ange gardien jusqu’à la fin, m’encourageant, me motivant pour que je ne lâche rien. Sa présence est d’un soutien inestimable. Nous papotons sans arrêt et le temps passe vite. Je fais donc mieux connaissance avec ce garçon à l’altruisme incroyable. Une fois encore la famille s’agrandit. A l’image de Patate qui pendant 12h ininterrompues fut fidèle au poste, debout à côté de la table de ravitaillement à chacun de mes passages pour récupérer le bidon donné par Patricia juste avant. Quelle gentillesse, quelle disponibilité !

 

Pour parcourir les derniers tours, à l’invitation de Pascal qui ne cesse d’encourager tout le monde (alors que pourtant il a manqué ses objectifs), d’autres coureurs se joignent au groupe avec notamment Eric et Joël. C’est motivant de se sentir porté par les autres. L’ambiance monte aussi sur le circuit alors que la plupart des coureurs sont revenus pour boucler le double tour d’horloge. Encadré de ma garde prétorienne qui m’ouvre la route, je termine à l’énergie en essayant de me montrer digne de leur soutien. Le record du parcours battu, il faut aller chercher encore quelques forces mentales pour se faire violence et s’obliger à ne rien lâcher car quelques tours peuvent encore être accompli.

Au final, j’en ferais cent. Et 700m dans le 101ème bouclé en trombe grâce à des forces retrouvées.

C’est sans doute le cerveau qui commande (presque) tout dans ce genre d’épreuves.

 

Il me reste à analyser et à méditer sur tous ces enseignements.

Merci à tous ceux qui m’ont accompagné durant cette course et en particulier Bruno, Eric, Loïc, Noël , Pascal, Patricia et Quentin.

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