Les championnats du monde des 10km 2004 de Bruno Heubi
Flash Back : Mars 2004 : 100km de St Nazaire.
Je prends le départ de cette épreuve, bien décidé
à franchir la barre symbolique des 7 heures. Dès les premiers
kilomètres, « aspiré » à distance par
Jean Jacques Moros, parti sur des bases de 6h40, je ne respecte pas mon
plan de course et me plante lamentablement. Une question commence sérieusement
à me tarauder l’esprit : « Suis-je encore capable de faire
du 100km à haut niveau ? » Juin 2004 : Me voici au départ du championnat
de France des 100km avec une préparation minimale suite à
une blessure contractée en Avril. Je termine 4ème à
ma grande surprise, ce qui me relance vers un nouveau défi chronométrique
et une tentative de réponse à mon interrogation préalable
concernant mon avenir sur la distance. C’est décidé, j’irais
aux championnats du monde en septembre à Winschoten. Le niveau
de cette course offre le meilleur endroit possible pour y trouver ce que
je cherche. Septembre 2004 : Après une préparation cette fois
conforme à mes attentes, me voici à nouveau prêt à
faire le point avec moi même et vérifier si je peux toujours
envisager de m’investir dans le 100km avec des espoirs de performance
de haut niveau.
Cette fois ci c’est juré, quoi qu’il arrive, rien ne peux me
détourner de mes objectifs. Je suis décidé à
respecter les allures fixées (4’10 - 4’12) et pas question d’y déroger,
quel que soit le motif. J’ai trop souvent payé ici (c’est ma 4ème
participation) la note salée d’une course pas assez prudente. Je
ne sais pourquoi j’ai toujours échoué plus ou moins sur cette
épreuve. Le parcours est plat, performant et pourtant je n’ai pas
encore trouvé la bonne manière de l’aborder. Chaque fois c’est
le même scénario qui se reproduit : 50km « dans l’huile
», puis une lente mais inexorable décélération
pour finir le dernier quart au ralenti et dans la douleur.
Pas question de connaître ça à nouveau ! Le plan
est clair : je m’économise jusqu’à la mi-course, pour pouvoir
aborder le moment fatidique au mieux et récolter les fruits de
ma patience dans les vingt derniers.
Le chrono "maître"
Dès le coup de pistolet, j’essaye de trouver le bon rythme.
Non pas celui qui me convient, celui où je suis bien, mais celui
que j’ai décidé de respecter avant la course. En effet, je
sais que les repères physiologiques que notre corps nous renvoie
ne sont pas les indicateurs fiables d’une stratégie de course efficace.
C’est donc le chrono qui me dicte mon allure. C’est lui le maître
(mouarf ! chronomaître, je la sors à chaque fois celle là
!)
4’21 au premier kilomètre : C’est bon. Vue la cohue du départ
... Jack est derrière moi. Les français juste devant.
Bien, la prudence est de mise chez les bleus, tant mieux. (j’ignorais à
ce moment que Djaoudi et Barza étaient partis en tête).
Deuxième kilomètre : 3’54. « Tiens, il est plus
court celui là ? Ben pourtant, il est au même endroit que les
autres années. On verra au prochain tour… »
Troisième kilomètre : 4’02. « M….e , encore trop
vite. C’est que je suis bien alors ? ». Quand instinctivement je
cours 5 à 10 secondes plus vite que mon allure spécifique,
c’est plutôt bon signe d’habitude. Car je m’en suis gavé de
ce rythme pendant la préparation. Je peux y courir les yeux fermés,
comme je respire.
Quatrième kilomètre : 4’01. « Bon sang, cette fois
c’est sûr, je vais trop vite ». Je dois absolument ralentir,
faire un gros effort d’attention et essayer de bien ressentir le rythme
juste.
Cinquième kilomètre : 4’12. « Ca y est, j’y suis
! Allez, on ne bouge plus maintenant ».
4’01 au sixième. Un dernier soubresaut et dès le
suivant, j’arrive enfin à me caler sur le bon tempo. Pendant cette
mise sur orbite, j’ai perdu Jack qui a du trouver que je ne respectais
pas vraiment ce qui avait été prévu. J’espère
que lui aussi fera preuve de la plus grande sagesse.
Ambiance kermesse
Le vent sur le parcours est d’une violence extrême. En longeant
les barrières pour tirer la trajectoire la plus courte, j’en évite
une de justesse qui se renverse devant moi, emportée par les éléments
déchaînés. Heureusement, le parcours en boucle en
ville, offre de nombreux abris et évite de tirer de trop longs
bouts droits vent de face. D’ailleurs, dès que je ne le sens plus,
c’est pour prendre conscience qu’il fait chaud, car la sueur perle déjà
de toutes les parties de mon corps. Puisque je peux prendre un peu de recul
sur mon chrono, je me consacre aux tâches prioritaires : boire et
m’asperger abondamment grâce aux centaines de gamins répartis
tout au long des dix kilomètres du tour. Les parents, confortablement
installés devant leur maison applaudissent ou scandent notre
prénom grâce au petit livret que l’organisation à distribué.
L’ambiance est vraiment très sympathique comme toujours.
Les tours passent où je m’efforce de ne penser qu’à une chose
: m’économiser. Respecter le rythme, bien m’hydrater, m’asperger
régulièrement. Bref, lutter du mieux possible contre le vent
et la chaleur et ne pas gaspiller de calories inutiles. Si je pouvais dormir,
tiens, je le ferais !
Jusqu’au 45ème tout se déroule pour le mieux et j’attends
avec une certaine anxiété, de voir comment je vais passer
le cap toujours difficile ici pour moi de la mi-course. L’allure se maintient
aux alentours de 4’15. Je n’ai pas arrêté de remonter des coureurs.
Très en confiance, je me paye même le luxe d’un arrêt
pipi près de ma famille afin d’en profiter pour échanger avec
eux. Patricia m’informe que l’équipe de France est n’est pas au mieux.
C’est vrai que j’ai rattrapé Nicolas (Boisselier) victime de douleurs
lombaires qui le paralysent, comme Bruno (Blanchard) que je n’ai pas
vu arrêter. J’ai doublé Yannick (Djaoudi) et Sandor (Barza)
en grande conversation …. à la marche... Ils ne sont plus que trois
de l’équipe en course. C’est le minimum nécessaire pour espérer
une médaille ou au moins qu’elle soit classée. Du côté
des féminines, j’ai pris très vite un tour à Nadine
(Weiss) qui ne semblait pas au mieux. Mais je n’ai pas de nouvelles des
autres dans la mesure où Patricia me suivant au plus près
n’a pas la possibilité de voir la course des filles.
Pascal dans son jardin
Le tour suivant se passe plutôt bien. Serais-je enfin arrivé à vaincre le
signe indien à Winschoten ? Nous approchons des 2/3 de la course
et je ne ressens aucun signe inquiétant, d’autant que le vent faiblit
peu à peu et que la température redescend au fur et à
mesure que l’après midi se termine.
Pourtant, les abandons ne se comptent plus. Les français ont
perdu Bernard (Bretaud) et par là même tout espoir d’être
classé. Didier que j’ai doublé en grande difficulté
fait preuve du courage qui le caractérise et continue coûte
que coûte. « Pour l‘équipe » dit il. On n’a pas
du l’avertir. Par contre, les nouvelles de Pascal sont bonnes. Il est dans
le groupe de tête. De toute façon, ici, il est dans son jardin.
C’est sa 4ème participation et il a réussi l’hallucinante
performance de gagner trois fois en remportant un titre de champion du monde
et deux de champion d’Europe. Il se construit peu à peu un palmarès
qui le place parmi les tous meilleurs centbornards mondiaux de l'histoire
de la discipline.
Hypoglycémié !
Peu avant le fin du septième tour, le ciel me tombe sur la tête
sous la forme d’une hypoglycémie qui me scotche à la route.
Pas de panique, même si je suis plus proche de l’état d’un
malade qui sort d’une anesthésie que de celui d’un coureur à
pied, je m’efforce de rester calme. J’informe Patricia que j’ai un coup
de moins bien et elle fait le nécessaire pour me passer les ravitaillements
adaptés. Il me faut bien cinq kilomètres pour ressentir
un léger mieux. J’ai l’impression de sortir de l’anesthésie
et de retrouver davantage d’énergie. Il reste près de 25km.
Beaucoup de choses peuvent encore se passer. Les sensations sont plutôt
bonnes. Aucune douleur musculaire ni tension particulière. La foulée
ne me semble pas trop détériorée et je n’ai pas cette
impression de ne pas avancer ou d’être sans ressort comme parfois en
fin de course. Pourtant, je ne remonte plus de coureurs et je ne sais pourquoi,
un étrange pressentiment me fait cesser de regarder ma montre et
les temps de passage. Une politique de l’autruche que je regretterais amèrement
après coup. En fait, je me sens plutôt bien et je n’ai pas
envie qu’un élément extérieur vienne bousculer mon
confort (tout relatif) en cette fin de course. De plus, n’étant pas
concerné par le classement au championnat du monde, je trouve là
une raison supplémentaire de ne pas me mettre en difficulté.
Je boucle donc l’antépénultième tour en me disant que
forcément, moralement ça ira mieux dans l’avant dernier,
quant à l’ultime révolution : ce sera le dessert …
Scotché
Justement, à l’amorce de celle ci, je vois débouler un
coureur belge que j’avais doublé dès les premiers kilomètres
et qui m’avait fait part de ses difficultés précoces. Je
m’étais dit alors qu’il se préparait pour une belle galère.
A condition même qu’il aille jusqu’au bout. Le bolide qui me dépasse
a de toute évidence retrouvé un second souffle. Je n’en
reviens pas !
Peu après, c’est un espagnol qui me fait subir le même
sort et je commence à me poser des questions, car je sais ce que
cela signifie à ce moment de la course. On croit voir passer des
avions et en fait on est soit même scotché. Ben c’est ça,
je suis scotché ! Un russe, un autre belge s’ajoutent à la
liste et je prends tout à coup conscience que je n’avance plus. Cette
impression de relative aisance ne doit son existence qu’au fait qu’après
l’hypoglycémie ça allait mieux. Mais étant brutalement
passé de 14 à 10.5km/h
pendant celle ci, à 12-13, c’est sûr , on trouve que ça
va mieux, mais on est loin du compte espéré. Pourquoi n’ai
je pas regardé ma montre ? Quel couard je fais !
Sur les lipides
Ce manque d'humilité à accepter cette régression est
impardonnable. En faisant le bilan de nos courses avec Pascal, il me confiera
comment il a su gérer ses baisses de rythme et se remotiver à
chaque fois en se fixant de nouveaux objectifs afin d'entretenir sa motivation.
Quel exemple une fois encore de ce grand champion !
J’ai l’air fin maintenant. Mon air ? Parlons en. Après la course
Elena (Fétizon) me confiera à quel point elle avait été
inquiète de me voir si blanc pendant les trois derniers tours. J’ai
fini sur les lipides, ce qui explique cette fin de course au ralenti. D’ailleurs,
à la fin, je n’ai même pas vu le coureur australien m’aligner
dans les derniers hectomètres. Ou plutôt si, j’ai le vague
souvenir d’un gars qui me double et je pense que c’est un relais (il y avait
un 10x10km). Mais là où c’est le plus drôle, c’est que
dans le dernier kilomètre du tour, il y a deux couloirs bien distincts.
Impossible donc de confondre en principe. C’est en voyant un maillot jaune
lever les bras devant moi que j’ai réalisé, en même
temps que j’ai compris qu'il m'avait pasé, à quel point j’étais
« dans le gaz ».
La solution ?
Là où tout s’est illuminé, c’est quand après
la course, en expliquant à Bruno Tomoszyk, le compagnon de Karine
(Herry) mon histoire, il m’a expliqué comment après une hypo
comparable à la mienne, il avait réussi à la relancer
en lui donnant, alors qu’elle n’assimilait plus rien …. du coca dégazeîfié
!! Tel le commissaire Bourrel moyen, je me suis écrié :
« Bon sang, mais c’est bien sûr ! ». Jai pris conscience
tout à coup que cela n’était pas le fait du hasard. Pourquoi
toujours les mêmes phénomènes à Winschoten ou
dans des conditions difficiles de chaleur et/ou de dénivelé
? Pourquoi rien de comparable ne m’arrivait lorsque le course partait tôt
le matin (Chavagnes, Loire Béconnais, Rognonas, St Nazaire) ou tard
le soir (Torhout), c’est à dire dans des conditions météos
plutôt propices ?
J’en déduis que mon extrême propension à suer,
combinée à des facteurs de chaleur, quelquefois aggravés
par un départ pas assez prudent aboutissent à cet état
de déshydratation et d’ hypoglycémie. Mon organisme n’assimilant
plus les produits énergétiques standards, il faut donc passer
à autre chose. Le coca, à la fois liquide, bourré de
sucres simples, combinés à la caféine offre une alternative
simple (trop ?) et intéressante. Je me souviens maintenant de ces
coureurs russes et belges qui tournaient à ça en fin de course.
J’avais mis cette stratégie sur le compte d’un manque de moyen, là
où il fallait sans doute voir la preuve d’un grand réalisme.
Je ne cherche aucune excuse à un résultat que je juge
juste acceptable. Je suis très excité à l’idée
d’avoir découvert une explication possible et impatient de pouvoir
vérifier cela sur le terrain à la prochaine occasion. Si
c’est le cas, je ne manquerais pas de diffuser l’information car je ne
doute pas que bien des coureurs ont déjà du se retrouver
dans une situation similaire.
Bilan
Concernant mon questionnement d’avant course, je n’ai pas tout à
fait répondu à mes interrogations. La barre des 7 heures n’est
pas franchi, mais je termine tout de même deuxième français
et pour le septième fois consécutive dans les 30 premiers
du championnat du monde. J’ai bien envie de prolonger l’aventure même
s’il ne faut pas être trop gourmand et faire la course de trop.
Et puis je n’ai pas pu m’empêcher de faire le calcul. Avec moi
l’équipe de France remportait la médaille de bronze. Tiens,
c’est rigolo, c’est la seule qui me manquait parmi les six possibles, championnat
d’Europe et du monde confondus.
Non, en fait c’est pas drôle ….. j’ai les boules là tout
à coup.