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Le Grand Raid de la Réunion 2005 - Pierre Solignac |
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Voilà, je suis de retour après cette course d’exception sur une île magnifique, mais oh combien intransigeante .Le bonheur d’avoir fini n’a d’équivalent que les efforts mis dans la réalisation de cet objectif qui aura orienté mon année.
Cette course, je l’ai abordée de la façon la plus simple possible, avec moins de complications et de doutes que j’aurai pu le croire au vues de ce qui m’attendait et de ce que l’on m’en avait dit. En effet, le mythe d’une telle course avec ses abandons en nombre, ses difficultés à venir, cette mise en danger morale et physique face à l’échec, ne m’ont pas plus déstabilisés que pour une course plus simple. C’est peut-être dû au fait que je ne connaissais pas la Réunion, son terrain de jeu, ses montées et ses descentes vertigineuses, son climat si changeant, mais aussi cet accueil d’une gentillesse sans borne qui pousse tout un chacun à vivre sa traversée jusqu’au bout simplement pour remercier tous les gens qui seront à vos côtés durant tant de temps.
Cette
année
le départ s’est fait plus tôt que
l’année précédente , soit à deux
heures du
matin. Je ne pensais pas que cela puisse changer grand chose à
la gestion de
notre évolution sur les sentiers, mais le fait de n’avoir
pas dormi la veille
aura été une petite difficulté
supplémentaire pour nombre de coureurs.
Nous avons commencé ce périple la veille au soir vers 23h00 en attendant le car de ramassage qui devait nous prendre afin de nous emmener au départ. Début irritant, car le bus a mis une heure pour arriver, ce qui aura laissé peut de temps dans le stade de Cap Méchant, mais qui ne m’aura pas empêché de dormir tout le trajet entre Saint Pierre et le stade.
Arrivés à bon port, on passe le contrôle des sacs et du matériel obligatoire pour la course avant de se retrouver devant un croissant et un café bien chaud à un heure et demi du matin excité comme des puces en vue du départ tout proche. L’attente m’aura offert de spectacles amusants, comme cet homme revêtu d’un sac poubelle coincé par une journaliste n’ayant pas vu que celui-ci était en train de remplir une bouteille à l’intérieur de son habit de lumière, un groupe qui faisait des étirements jusqu’au grand écart pour s’échauffer, et plein de situations assez décalées pour une course de cette ampleur et dont je me faisais un monde lors du départ.
Après le coup du départ nous voilà 2200 lâchés sur une route assez large, ce qui aura permit à beaucoup de doubler en courant comme au départ d’un semi-marathon, de faire jouer les coudes et l’esprit de compétition, attitude qui ne durera que peu de temps avec ce qui va suivre. Les premiers kilomètres vont se faire au rythme marche course pour ne pas s’épuiser sur des routes qui vont traverser les champs de canne à sucre puis la forêt pour nous amener au ravitaillement qui se trouve au pied du sentier Tremblet .Pause assez frugale, car composée de sucre dissout dans l’eau sur les tables et de jolies bananes vertes dont je vais manger trois spécimens un peu vert…
Le début
des choses sérieuses s’ouvre à nos yeux. Une superbe ascension avec de la boue
et des rochers glissants après le passage d’au moins un millier de personnes.
Cette portion sera le théâtre de deux embouteillages qui vont durer dix et
quinze minutes quasiment à l’arrêt complet en attendant que des gens un peu
présomptueux de leurs capacités à monter, passent les deux petits raidillons à
franchir avec les mains. Cette montée se déroule dans la bonne humeur, les
blagues et l’envie de voir le jour se lever pour admirer le paysage que l’on
devine au dessus des arbres. L’aube commence à apparaître et l’émerveillement
aussi face au spectacle du chemin parcouru nous offrant une vue sur la côte sud
de l’île.
Le chemin commence à changer car on se met à cheminer doucement sur de la lave séchée, car courir serait impossible pour moi sur un terrain pareil. C’est alors que mon ventre se rappelle à moi, ainsi que les délicieuses bananes vertes et hélas pas mures… Pause obligatoire à l’abri d’un renfoncement volcanique pour pouvoir continuer normalement, et manifestement je ne suis pas le seul dans ce cas. La pente se fait moins dure et nous mène vers le bord de la crête de l’Enclos ( qui garde bien le volcan ), nous offrant une vue renversante sur le piton de la fournaise complètement dégagé.
Arrivé au
point de contrôle de foc-foc j’envoie un petit message au forum pour dire que
tout va bien et que le moral est au top, avant de manger un petit bout de pain,
histoire de tenir encore les sept kilomètres qui me séparent du pointage du
volcan, où je vais trouver de quoi manger en quantité suffisante. La
liaison sera rapide, souvent ponctuée
de marche entre les portions courues, ce qui me fera gagner un peu de temps sur
cette portion relativement plate.
La pause du volcan sera plus sérieuse et bien mieux achalandée que les précédents points. Donc je vais prendre un repas normal composé de sandwich au pâté, de soupe au vermicelle, d’un yaourt liquide et d’un grand verre de coca pour le sucre. Puis avant de s’en aller, plein de la poche à eau car le soleil commence à être un élément sérieux à prendre en compte. En effet j’ai déjà bu cinq litres d’eau à ce stade de ma progression.
Cette
nouvelle portion est superbe car on traverse un désert de scories et de sable
en se dirigeant vers une falaise de 300 mètres à grimper. C’est un paysage
lunaire, ou de films de science fiction qui vous transporte et vous fait
oublier toute notion de temps et d’espace. Une bien belle parenthèse de course
à profiter encore et encore de ce qui m’entoure.
Une fois monté l’Oratoire Sainte Thérèse, point culminant de la course, nous allons redescendre doucement vers Piton Textor dans des sentiers de rocaille, de poussière et de végétation rasante pendant quelques kilomètres avant d’arriver en Suisse, ou tout du moins ce qui y ressemble. Car la descente vers Mare à Boue se déroule sur des chemins au milieu des vaches, de petites clôtures en barbelé avec des échelles en forme de pont nous permettant de les enjamber, de superbes champs d’arômes et de plantations de souches mortes… C’est du moins ce qu’il me semble en voyant de portions entières de prés avec uniquement des souches desséchées. Je vais vraiment me faire plaisir dans cette portion de terre rouge et d’herbe, ce qui va me permettre de courir d’un bout à l’autre de cette partie jusqu’à la route de liaison avec le campement. Et à ce moment là, quelle surprise de recevoir un coup de fil de Bruno Heubi qui vient aux nouvelles pour transcrire les émotions sur le forum. Cela aura eu un effet extraordinaire sur le moral à ce moment de ma progression.
Enfin une
pause complète devant une tente de l’armée où l’on peut trouver du poulet
grillé, des pâtes, et autres délices de coureurs, sans oublier les toilettes
salvateurs dont la présence est très rare. Le moral va bien mais je me suis
beaucoup refroidit et la reprise sera lente et laborieuse. Mais le manque de
sommeil se fait peut-être aussi sentir alors qu’il est plus de midi et que cela
fait maintenant près de trente heures sans repos.
Le tronçon
qui vient sera pour moi l’un des plus dur à passé car je me suis senti à bout
de force et de courage face à ces sentiers inondés de boue qui pour seuls
appuis offrent des rondins glissants et peu stables. Et pourtant, tel que je
l’ai ressenti ce n’est que le début, car il s’agit de la montée du coteau Maigre
située juste avant une rude descente vers le pied de coteau Kerveguen. Et tout
il nous faudra monter près de mille mètres cumulés en plus de la descente qui
les séparent.
Mais c’est à ce moment, dans la montée vers Kerveguen, que je rencontre Pierre avec qui je décide de faire un bout de chemin. Bout de chemin qui nous verra associés durant un long moment d’effort partagé. A deux la route se fait plus douce, bien que les sentiers n’aient que peu changés, car mon co-équipier connaît bien cette portion pour avoir déjà fait le raid , mais aussi parce qu’il habite depuis maintenant treize ans cette superbe île.
Une fois le
sommet atteint après de gros efforts notre binôme s’autorise une pause d’une
demi heure avant d’amorcer la descente vertigineuse du coteau Kerveguen vers
Cilaos. Seulement trois kilomètres mais huit cents mètres de descente dans des lacets glissants, secondés
par neuf échelles métalliques rendues elles aussi périlleuses à cause de
l’humidité et du brouillard qui va nous entourer jusqu’à Mare à Joseph, que je
croyais être le point bas avant Cilaos. Mais non, l’organisation nous à fait un
petit clin d’œil avant la mi-parcours et nous fait descendre dans une petite
ravine d’une centaine de mètres avant de remonter vers le stade. Cette petite
balade supplémentaire aurait pu être assez anodine, mais dans la descente nous
sommes revenu sur un homme en pleine crise d’hypoglycémie, ayant fait une
grosse chute et en t-shirt dans le froid montant du soir. Et bien cela donne à
réfléchir quant aux limites que l’on se donne et à la nécessité de prendre du
repos.
Arrivés au stade, je pensais y voir une activité débordante, une foule de gens, alors que l’on est arrivés de nuit vers 19h et très peu de monde autour de la piste. Le réconfort de voir des proches fût quand même important, car ma sœur, mon beau-frère et un ami qui a du abandonner étaient là à m’attendre. Seulement ils ont dû partir car le froid se faisait intense et qu’ils n’étaient pas assez couverts. Moi si, je pouvais donc continuer, grâce au change prêté par Marc. La décision de faire un gros arrêt à Cilaos avait été prise par Pierre bien avant la course, et notre équipe commençant à fonctionner comme il faut, j’ai choisi de rester et de coller à leur planning, nous retrouvant ainsi quatre à faire une pause de trois heures. Ce choix fût le bon, me permettant de manger un repas copieux de me rincer les jambes pour me faire masser et me faire strapper le genou gauche et enfin dormir, même si les conditions de froid ont fait que le sommeil est été bref.
A minuit, reposés, massés, repus, nous sommes reparti en descente vers la cascade de bras rouge, sur un sentier qu’il vaut mieux emprunter de nuit pour ne pas voir le trou qui borde le chemin. Arrivés au fond de cette ravine nous voilà au pied de la grosse ascension du parcours, soit près de mille trois cent mètres de dénivelé en six kilomètres. Cette montée restera gravée dans ma mémoire, non pas pour la beauté des paysages car elle sera faite de nuit mais par la chaleur humaine et cette sensation de communion entre les gens au cœur de la nuit malgré la fatigue et la dureté du moment. En effet, dès le début nous avons commencé à voir le point de ravitaillement, seule lumière dans la nuit et puis au fur et à mesure s’est fait entendre le bruit ou plutôt la mélodie d’un saxophone dans la montagne. Avant de le rejoindre nous avons profité de l’ambiance conviviale du point de contrôle situé au pied du col du Taïbit, de la soupe au vermicelles, du café et du chocolat. Puis nous avons repris notre ascension avec comme point de mire le joueur-enchanteur au saxophone, l’homme qui nous a rendu cette nuit magique, l’homme de l’association des trois Salazes qui nous recevra avec une infusion, de la bonne humeur et un sourire réconfortant. La fin de cette montée m’aura paru relativement rapide et gérée d’excellente manière par notre duo de Pierre. Quatre heures du matin, dans le noir et la course qui bascule vers le très gros morceau de la course, le cirque de Mafate à traverser dans la largeur au début puis dans sa longueur pour bénéficier de toute son ampleur et de toute sa beauté. Au point du jour nous arrivons à deux, avec l’homme qui devient mon ami, celui avec qui la course est en passe d’être fusionnelle, au village de Marla, qui brillera par son froid du jour naissant et par le nombre de personnes qui ont dormi là et ne peuvent se réchauffer tellement la température est basse.
La pause aura durée plus longtemps que l’on ne le pensais en attendant le reste de l’équipe, ce qui nous à bien refroidi. Le redémarrage vers la Nouvelle via la plaine des Tamarins, va se faire vite, très vite même, ce qui va exploser notre groupe au profit d’une blessure de l’un des quatre, qui l’obligera à abandonner. De nouveau à deux avec Pierre, nous redescendons bon train vers la Nouvelle, après nous être réchauffés au soleil du petit jour sous des arbres préhistoriques. Cette portion fut en ma faveur, la suivante en celle de mon ami. Un coup je suis devant, un autre il me donne le tempo, en fait tout va bien nous sommes devenu nos consciences respective, notre équilibre entre le trop et le pas assez vite, quelque chose de rare et de fort à vivre.
La portion entre la Nouvelle et Trois Roche est passée vite, bien occupée entre les discutions, les photos à prendre et les paysages de plus en plus beau. C’en est suivi une pause d’un quart d’heure au bord de la Rivière des Galets, le temps de se ressourcer et de faire le plein d’eau pour la liaison jusqu’à Roche Plate. Cette partie là mérite vraiment une attention particulière car elle est faite de montées et de descentes successives au pied de la barre rocheuse du Maïdo, en plein soleil pour nous avec une température qui va monter jusqu’à 38°C et pour ma part avec la négligence de ne pas avoir mis de crème solaire, ce qui va engendrer de violents coups de soleil. En effet la sensation de brûlure m’ a amener à boire plus que d’habitude et je me suis retrouver à progresser lors de la dernière demi-heure sans eau et dans un état de fatigue profond qui m’a fait tituber lors du final. L’engourdissement, la soif et la chaleur auront eu raison de mon bon moral et j’ai dû m’en remettre à Pierre pour me traîner jusqu’au ravitaillement, sans quoi j’aurai peut-être lâché prise lors de ce moment. Mon ami a profité du temps qu’il me fallait pour me remettre d’aplomb pour se faire, lui aussi, strapper le genou, alors que je faisais une micro sieste dont j’ai le secret, soit environ deux minutes pour repartir.
Mieux qu’en
arrivant, nous repartons, la poche à eau pleine, le moral un peu mieux, mais avec
les genoux abîmés par la portion précédente toute en montagnes russes. Un nuage
salvateur va jouer avec le soleil et nous laisser le temps de passer le col de
la Brèche, nous offrons une vue magnifique sur une autre partie du cirque de
Mafate, le temps de rejoindre l’Ilet des Orangers. Je garde peu de souvenirs de
ce tronçon excepté la bonne humeur et notre entente magique avec mon
co-équipier, et les descentes avalées rapidement tout comme les montées qui
nous ont permis de remonter sur des gens moins frais que nous. Suite à ce bref
arrêt, il nous restait à rejoindre Deux Bras par le sentier des passerelles
nous permettant de traverser la rivière des galets. Des passerelles
vertigineuses, au travers desquelles ont pouvait voir le gouffre qui nous séparait
du sol avant de remonter puis de redescendre de nouveau avant d’en atteindre
une autre sur un sentier qui m’a semblé long, très long probablement à cause de
cette fatigue sourde qui m’engourdissait de plus en plus, de ce manque de
sommeil qui pousse à fermer les yeux en marchant, à ne penser qu’à un lit et un
vrai repos. Malgré cela et encore grâce à l’aide de Pierre nous sommes parvenu
au ravitaillement de la passerelle d’Oussy, afin de pouvoir se poser de nouveau
un petit quart d’heure.
Puis vint un moment qui va être dur à gérer, le genou de mon ami se met à flancher et le fait souffrir de plus en plus dans la descente, au point d’avoir besoin d’un bâton pour avancer. Il va souffrir, mais garder les dents serrées jusqu’à Deux Bras pour se faire masser et refaire son bandage, pendant que je retournerai me coucher quinze minutes d’un profond sommeil. Allant mieux après son massage, nous avons décidé de manger un plat consistant, puis de repartir avant la nuit en vue de Dos D’Ane pour une montée de sept cent mètres au bout de laquelle sa femme et ses trois enfants l’attendaient.
Le début se passera bien mais la douleur et l’appréhension lors de sa pose de pied seront très durs pour lui, et vont le pousser à prendre la décision d’arrêter une fois au stade de Dos D’Ane. Décision qu’il ne semble pas regretter après coup mais qui ne fut pas facile à prendre me sachant repartir seul ou presque après trente heures d’efforts et de complicité passées ensembles. Après le stade c’est pour moi une autre course qui va commencer, voire un autre combat, celui contre moi-même livré à moi seul. La monté vers la crête de piton Fougère puis le piton Batard va être un calvaire, tant mon état de fatigue va me faire tituber, me faire douter de moi, des raisons qui m’ont emmener là et qui vont me mener au bout. Enfin un moment très dur de lassitude et de rage après ce qui m’entoure, ce sentiment d’être si petit et de subir pour la première fois depuis le début, ce superbe mais au combien difficile, parcours du grand raid. J’ai trouvé le soutient moral chez un autre coureur qui va me porter à bout de bras jusqu’au ravitaillement de Colorado, le temps que je me ressource et que je reprenne des forces pour aborder la descente finale vers le stade de la Redoute où m’attendent ma femme, ma fille, ma sœur et mon beau-frère. Cette dernière descente sera longue car périlleuse et si proche du but que l’on voudrais la voir finir vite tout en regrettant d’en avoir fini et de savoir qu’il faudra se tourner vers d’autres horizons et d’autres objectifs.
Un fois passés sous le pont, en point de mire ma femme et ma fille, le cœur est revenu et j’ai eu le bonheur de faire les derniers mètres avec ma famille à mes côtés, de pouvoir donner ma médaille à mon bébé qui l’attendait tant, d’embrasser ma femme et enfin ou déjà, je ne saurai jamais en avoir fini.
Je tiens à remercier de tout mon amour ma femme, celles et ceux qui m’ont soutenus durant tout ce temps, les bénévoles qui n’ont pas dormis non plus, et tout ceux qui m’ont supportés avant et après cette magnifique épreuve et enfin Pierre mon ami et mon équipier de course à qui je dédie ce final.
MERCI. Pierre