Préambule
Gaulois 30
août 2008, sur la plage de Gruissan. Je
viens de parvenir au terme de l’épreuve qui représente mon plus grand
défi
sportif : la Transe Gaule. Je n’ai jamais couru plus de 8h05
et pourtant
quand Christian et Cécile Reina, présents sur le sable pour nous
accueillir, me
parlent de relancer l’Intégrale de Riquet, je ne peux avoir d’autres
réponses
que « faites le ! » et
d’ajouter « Cette course a
tous les ingrédients pour devenir mythique à l’image du Spartathlon ou
de
toutes celles qui marquent l’esprit des coureurs de très longues
distances » Il
faut dire qu’elle me faisait déjà rêver,
sans vraiment savoir pourquoi, lorsque je suivais les éditions en 3
étapes puis
en non-stop en 2004. Après
cette Transe Gaule qui a débloqué
certaines de mes réticences, je vais courir mon premier 24 heures, puis
participer aux championnats du monde avec l’équipe de France. Je sais
donc au
moment de remplir mon bulletin d’inscription que je peux tenir 240km
d’une
seule traite. La
préparation de ces derniers va me servir
de base pour cette course et m’éviter deux phases de charges
importantes que
mon âge supporte de moins en moins bien. Tous
les détails de ces préparations sont
visibles jour par jour ici
etici Jardinage
avant le départ Arrivés
sur place après un voyage toujours
trop long (9h) une veille de course, nous chercherons en vain le chemin
pour arriver
au phare des Onglous afin de gagner du temps et d’éviter un inutile
stress
d’avant course. Jusqu’à
23h, nous continuerons avec Said
Kahla, qui en a pourtant vu d’autres, d’essayer de comprendre comment
faire
pour trouver cette route que personne ici ne semble connaître. La
chaleur est terrible (34 degrés à l’ombre)
et la météo nous promet le même menu torride pour le jour de la course. Le
lendemain matin, le ciel est effectivement
d’un bleu immaculé et la nuit n’a pas permis au thermomètre de
redescendre. Avant
de faire le moindre mètre, chacun pense
avant tout à se préserver des rayons du soleil en cherchant les rares
coins
d’ombre sur le lieu du départ.
Jardinage
au départ Au
moment du coup de feu du starter, je n’ai
qu’une idée en tête, respecter mon allure de départ que j’ai fixé à
10.5 – 11
km/h. Et j’ai ce leitmotiv : « ne pas refaire un
Bergame bis » Je
m’élance donc prudemment en laissant filer
Patrick Bruni et Hervé Bec. Je retrouve rapidement Daniel Fritsch, le
dynamique
organisateur des 100km de Royan avec lequel nous commençons à papoter
tranquillement. La route va être longue, autant la faire à plusieurs. A
la première intersection nous devons aller
tout droit vers un passage signalé difficile par les organisateurs. Les
deux
premiers sont déjà hors de ma vue et c’est donc moi qui emmène la
petite
troupe. La
veille en essayant vainement de nous
expliquer comment atteindre ce phare que personne ne semble connaître
ici, le
patron de l’hôtel où nous étions logés m’expliquait que ce passage
était
impraticable et me conseillait de prendre un chemin juste au dessus. Quand
j’ai vu ce chemin s’enfoncer dans les
roseaux pour disparaître sans laisser de traces de passage, je décide
donc de
chercher une issue au dessus du talus que j’aperçois à ma gauche. En
grimpant
ce dernier, je vois ce chemin tout à fait praticable. Un doute
m’assaillit
soudain. « Pourquoi ne nous a-t’on pas dirigé vers ce
passage
évident ? » J’ai tous les autres derrière.
« Et si je les
amenais dans la mauvaise direction ? » De
toute façon le passage
« normal » est quasi impossible à négocier. J’ai
oublié de prendre ma
machette ! Un
œil sur la moyenne horaire. Elle est
tombée à 10km/h. Nous reprenons notre rythme avec Daniel encore tout
bousculé
par cet incident. Le chemin longe plus ou moins le canal donc on doit
être plus
ou moins sur la bonne route se rassure-t’on. Après
quelques kilomètres, il tourne vers le
bord jusqu’à disparaître à nouveau pour ne devenir qu’un espace de
terre de
quelques centimètres au bord de l’eau. Pris
dans la nasse, il n’y a plus moyen de
faire demi-tour d’autant que tout le monde a suivi derrière. Il faut
s’accrocher aux branches et aux ronces pour ne pas tomber à l’eau.
D’’ailleurs,
Daniel derrière moi glisse et met un pied dans le canal. Je
suis exaspéré, je peste. Aucun moyen de
remonter car un fil barbelé nous bloque le passage. Tout à coup, n’y
tenant
plus je décide d’aller voir plus haut avec d’autres coureurs car j’ai
le
souvenir furtif d’avoir vu passer un cycliste à VTT passer au-dessus.
Nous trouvons
enfin un passage, pas évident mais sur lequel on peut au moins avancer.
Tous un
peu énervé, nous pouvons reprendre ce pour quoi nous sommes
venus :
courir. Les
réglages des débuts Le
chemin jusqu’à Agde est assez technique.
Les chutes vont se succéder au sein du groupe. Personne n’y échappera
et pour
certains comme Daniel ce sera plusieurs fois. Nous allons, sans le
savoir
encore, laisser beaucoup de forces dans ce début de course. D’autant
que le
tempo qui va suivre sera sans doute trop important au regard des
conditions de
chaleur accablante et du type de terrain qui nous attend. Je ne serais
pas le
seul à aller de surprise en surprise et à griller d’importantes
cartouches en
vue du menu à suivre. Les
kilomètres qui vont suivre vont permettre
de régler les détails avec l’équipe pour les boissons et la nourriture.
Il faut
déjà combler le déficit des premiers kilomètres sans ravitaillement et
trouver
les automatismes entre nous en fonction des conditions si particulières
de
l’épreuve. Nous
revenons sur Hervé qui me dit avoir
perdu beaucoup d’énergie avec tous les aléas de l’avant course. Patrick
Bruni
est seul devant mais il n’est pas question pour moi d’aller le
chercher. Je me
suis préparé d’ailleurs à ce que les écarts augmentent régulièrement
pendant un
bon bout de temps. Le
seul souci, c’est qu’avec ces arrêts et
ces problèmes rencontrés lors de nos deux arrêts, la moyenne a chuté et
je n’ai
plus de repères fiables sur mon rythme de course. Mon frère a bien lui
aussi de
quoi mesurer notre allure mais la moyenne est faussée par le début
qu’ils ont
fait sans nous. La moyenne instantanée n’étant pas fiable, je manque
donc de
repère sur ce plan. Mais je dois avouer que ce n’est pas (à
tort !) une
obsession. En
tête Peu
avant Béziers, Patrick est à portée de
vue. Mes suiveurs s’inquiètent que je n’ai envie d’aller le chercher.
Pas de
risque. Je pensais débourser pas mal de temps donc je ne suis pas
pressé de
passer en tête. Après
l’extraordinaire passage aux 9 écluses
de Fonsérannes près de Béziers , mon frère monte à ma hauteur et me
dit : « Tu
es en tête ». Je le regarde surpris. « Où
est Patrick
Bruni ? ». « Il s’est
arrête et tu l’as doublé » Je
suis en tête mais un coureur au maillot orange est à
quelques centaines de mètres derrière moi depuis un certain temps. Je
m’applique donc à boire régulièrement et à manger les rares choses que
mon
estomac supporte (bananes, melons…)
Les
heures et les
kilomètres défilent ainsi jusqu’au 100ème km que
je passe en 9h20
environ. A
ce moment on
m’annonce 20’ d’avance sur le second et 45’ sur Patrick Bruni. Les
informations
concernant le « maillot orange » me disent que ce
coureur à un record
de plus de 9h sur 100km. Il est donc sur les bases de celles-ci alors
qu’il
reste 140km à parcourir ? Je n’ai donc pas à m’inquiéter à
priori. Coup de chaud
C’est
à peu près à
ce moment là qu’un coup de « moins bien » me tombe
dessus et je suis
obligé d’alterner course et marche sans trop comprendre ce qui m’arrive. Je
décide donc
d’aller jusqu'à la prochaine écluse afin de faire une pause pour manger
et
récupérer un peu. Manger est un bien grand mot. Ce sera une petite
salade de
fruits. A
peine arrêté, je
n’ai qu’une envie, m’asperger le visage, la nuque, le crâne. J’ai un
sentiment
de lassitude et de fatigue qui m’envahit soudainement. Les
minutes doivent
passer vite car Quentin m’invite à repartir, sentant que cet arrêt
s’éternise
quant Manon s’écrit tout à coup : « Y a un
gars en orange qui
arrive ! » Cette
phrase me sort de ma torpeur. J’enfile
un maillot sec et je repars bille en tête sans prévenir personne. Réaction
compréhensible sur l’instant mais
grave erreur à posteriori. Au lieu de me placer en position d’attente,
je me
trouve en situation de stress et de tension. Mon état physique
nécessiterait
que je gère mon effort plutôt que d’être devant sur un rythme forcément
un peu
supérieur à celui que j’adopterais naturellement sans confrontation à
gérer. Encore
des cartouches qui se grillent
inutilement et bêtement. Ce
petit jeu ne dure évidemment pas longtemps
et au premier arrêt Pascal me passe logiquement. Nous échangeons
spontanément
des encouragements mutuels. Son visage souriant en dit long sur son
état de
fraîcheur et son plaisir d’être là. C’est une maigre consolation mais
c’est
bien d’avoir un adversaire sympa et loyal.
La nuit tous les chemins
sont … petits
La
nuit tombe peu à peu. C’est un sentiment
contradictoire que j’éprouve alors. Le soulagement de voir le soleil
disparaître et nous donner un répit. Mais aussi l’angoisse de la nuit
qui nous
attend sur des chemins où je dois avec ma foulée rasante et mon manque
de pied
« chemin » avoir une attention de tous les instants.
Les chutes ne
m’ont pas épargné et les faux pas qui manquent de me jeter à terre sont
nombreux. « Attention Papa !»
s’écrit à chaque fois Quentin qui
me suit à distance sur ces passages étroits de monotraces. Effrayé par
les
quelques pas en déséquilibre où je me rattrape parfois par je ne sais
quel
miracle où je frôle la correctionnelle. Une
chute à cet instant aurait des
conséquences forcément graves car nos corps et nos esprits fatigués
n’auraient
pas l’agilité nécessaire pour tomber sans se faire mal. Et ne parlons
pas de ma
souplesse et de mon âge ! Heureusement,
je n’ai pas négligé ce point de
logistique qui concerne l’éclairage. Mes deux suiveurs possèdent une
lampe
frontale et une lampe au guidon. J’ai moi-même une lampe frontale.
Je
n’irais pas jusqu’à dire que nous allons évoluer comme en plein jour
mais à
aucun moment nous ne serons pénalisés par l’obscurité. Comme en plein
jour,
j’aurais constamment l’œil rivé vers le sol mais la visibilité parfaite
dans
ces conditions de course nocturne me permettra d’évoluer dans un
relatif
confort. D’ailleurs,
même si je ne peux toujours pas
m’alimenter et si à plusieurs reprises je dois stopper pour que le peu
de
liquide que j’ingère reparte par où il est venu, je passe cette phase,
que
j’appréhendais déjà avant la course (mais encore plus en raison de mes
soucis
digestifs), avec une relative aisance. A Trèbes, on bascule
Le
passage à mi-course à Trèbes, est un point
de passage obligé. De contrôle mais aussi d’arrêt pour ceux qui ont
dépassé la
barrière horaire. La
salle de pointage est accueillante et
l’envie de s’y poser est grande mais je n’ai pas l’âme à vagabonder.
Mon allure
est certes régulière mais me semble si lente que jene peux m’arrêter sans culpabiliser aussitôt.
C’est donc avec conviction que je replonge dans la nuit du canal.
Vincent
(Confetti) nous accompagne quelques centaines de mètres. Les amis qui
viennent
vous voir et vous supporter sur les courses sont toujours une source
incroyable
de bonheur et de motivation. Chantal, déjà présente sur la Transe Gaule
comme
Vincent sont devenus des amis et leur présence est un doux moment à
chaque fois
que je les croise. Il
y aura aussi Titou un peu plus loin, sur
la piste cyclable pas très loin de Toulouse. Desnambuc et Mamie Gâteau
sur deux
ravitaillements qu’ils avaient en charge. Durant
la nuit, une drôle d’impression va
m’accompagner. Le chemin monte !! Bien
entendu, dès que j’ai analysé cette
perception avec un peu de réflexion et jeté quelques coups de frontale
sur le
côté pour bien voir si le canal était bien là à côté, j’ai compris que
cela
était faux. Fatigue ? Hallucination ? Impression due
au fait que le
regard est porté constamment à terre ? C’est un drôle de
sentiment surtout
lorsqu’il est constamment présent. A la fois drôle et étrange…. Je
dois me convaincre à plusieurs reprises
que cette impression n’est qu’une impression. Mais c’est tout de même
assez
surprenant. A Carcassonne, on calcule
A
la sortie de Carcassonne, je croise
Christian Reina qui nous dirige sur un pont qui franchit le canal. Il
m’annonce
8 minutes de retard sur le premier. Certes 8 minutes ce n’est rien sur
une
telle distance et au regard de ce qu’il reste à se coltiner. Pourtant
ma
réponse traduit bien mon état d’esprit à ce moment de la
course . «S’il
est plus fort, il n’y aura qu’à s’incliner » lui
dis-je. Quelques
centaines de mètres plus loin, Patricia, Simon et Manon m’attendent et
ce n’est
pas le même écart : 4 minutes. Pascal s’est arrêté à son
véhicule qui le
suit d’écluse en écluse et à chaque fois qu’une route permet d’accéder
au
parcours. L’organisation que son équipe déploie (sa famille comme moi)
prouve
qu’il n’est pas venu pour cueillir les pâquerettes ou écouter les
grillons. Je
sais quelle logistique nous avons du mettre en œuvre avant la course et
quelle
débauche d’énergie il faut pour être si souvent à nos côtés. Comme
nous, ils
ont remarquablement préparé cet aspect de l’épreuve. Coup de mou
Du
coup, je m’arrête à peine pour essayer de
ne pas perdre trop de temps et ne pas gaspiller ces précieuses secondes
gagnées. Etait-ce
la bonne stratégie ? Un nouveau
coup de mou va me tomber dessus. Suis-je
reparti un peu vite avec l’idée de
combler mon retard ? Est-ce le fait de ne pouvoir m’alimenter
qui ne
m’autorise qu’à un tempo lente et régulier ? A-t-il remis un
petit coup de
booster après une pause régénératrice ? Toujours
est-il que les écarts augmentent de
nouveau. En fait, je n’en ai aucune idée des écarts mais comme on ne me
les
annonce pas, je sais à quoi m’en tenir… Ces silences sur le sujet en
disent
long sans que les uns et les autres n’aient besoin de parler. Pour
couronner le tout, peu avant
Carcassonne, je dois effectuer un long arrêt en raison de nouvelles
nausées et
de vomissements. Bref,
l’oiseau devant est en train de
s’envoler …. La
nuit touche à son terme et je ne sais pas
si je dois m’en réjouir. Bien entendu, c’est le signe que le temps
tourne et
que l’on avance malgré tout. Mais je crains aussi le retour de la
chaleur. Rencontre
salvatrice C’est
en arrivant à Castelnaudary que le jour
se lève. La traversée de la ville offre un instant qui rompt la
monotonie du
canal. Monotonie n’est pas le mot. Car le canal est tout sauf monotone.
Son
paysage est souvent changeant comme la nature du terrain. Mais le
passage en
ville offre un paysage nouveau et plus animé. En
plein milieu de la ville un pont enjambe
la canal. Nous le prenons et après l’avoir traversé mon frère hésite
sur le
côté où aller. Pour moi c’est à gauche et c’est une évidence. A droite,
on
repart en sens inverse. Pour lui ça ne l’est pas tant que cela. Nous
nous
séparons chacun vers la direction qui nous semble la bonne. J’aperçois
alors un
commissariat de police. Je décide après une courte hésitation d’aller y
demander mon chemin. Le policier de garde, plus habitué sans doute de
voir, à
cette heure, des noctambules avinés doit encore se demander quel était
ce type
en short lui demandant la direction de Toulouse. Il me confirme le sens
que je
croyais être le bon et me voilà reparti. Quelques centaines de mètres
plus
loin, j’aperçois une silhouette de l’autre côté de la route (les ponts
se
succèdent en centre ville). Je l’appelle pour lui demander mon chemin
et il me
fait signe de traverser à nouveau.. « Tu
es Bruno Heubi ? » me demande-t’il. Surpris
d’être ainsi reconnu
par le seul piéton de la ville je me rends compte que son visage m’est
familier. J’ai du le voir parmi les spectateurs lors de précédents
passages de
la course, Il m’indique la direction et nous propose gentiment à boire. C’est
à l’arrivée de la course que je le
revois à nouveau. Il m’explique alors que si j’étais resté sur cette
rive du
canal, j’aurais été bloqué une dizaine de kilomètres plus loin. Je lui
dois une
fière chandelle. Je lui demande alors son nom. « Gérard
Bavato » me répond-il. Tout
s’explique …. En
attente de la piste cyclable J’ai
encore laissé quelques minutes dans ce
jeu de piste. Gérard nous a annoncé la partie goudronnée à une dizaine
de
kilomètres. Comme
j’en ai mon compte des chemins, pistes
et autres passages monotraces, je suis impatient d’arriver à la piste
cyclable.
Je me dis que c’est un terrain de jeu plus favorable et puis c’est
aussi un
moyen de se fixer un but à atteindre. Surtout que la fin est un chemin
assez
technique avec des trous et des racines en permanence. Surtout ne pas
tomber ! Le
soleil est finalement assez long à se
lever et nous restons protégé de ses rayons dont j’appréhende qu’ils
viennent
nous caresser. C’est un répit qui est appréciable. Je n’ose même pas
imaginer
comment cela se passerait si la chaleur était aussi importante que la
veille. Comme
toujours lorsqu’on attend impatiemment
d’arriver quelque part, l’impression que les derniers kilomètres sont
interminables domine. C’est en arrivant sur la piste cyclable que je
prends
conscience que ce n’est qu’un étape supplémentaire et qu’il reste
encore 50km à
accomplir. J’ai l’impression à ce moment que c’est le bout du monde. La
découverte de la marche Coïncidence
ou pas, j’ai de nouveau un coup
de moins bien. Comment
en serait-il autrement puisque je
peux rien avaler depuis la veille ? Les
périodes d’alternance course et marche
rythment donc mon avancée. Ceci
est tout à fait nouveau pour moi car
même dans les pires moments de mes courses précédentes, je n’ai jamais
intégré
la marche comme étant un élément à part entière de ma progression. Les
différences notables avec les
championnats du monde de 24 heures sont de deux ordres. A Bergame,
lorsque je
marchais ou que je m’arrêtais, il n’était pas compliqué de voir les
conséquences avec les coureurs en piste qui me passaient devant. Du
coup, ça
incite à ne pas trop trainer même si on ne sait plus très bien où l’on
en est
au classement. Sur
l’Intégrale, point de pression des adversaires.
On se sent même un peu seul parfois ! A
l’inverse, sur un circuit, les raisons de
s’arrêter au stand reviennent à chaque tour. Le pari est donc de se
dire
« j’en fais au moins deux, trois si
possible.. » Ici, ce sont les écluses ou les repères
du paysage qui
permettent de se fixer des buts. Et on peut facilement allonger les
distances.
Par exemple, aller jusqu’à l’écluse suivante (si la distance n’est pas
trop
longue). C’est donc ainsi que je gère mon allure quand une impression
d’immense
fatigue m’envahit à nouveau. Encore
un gros coup de mou Elle
se manifeste, hormis un sentiment
d’extrême lassitude, par un endormissement dès que je me mets à
marcher.
Celui-ci disparaît instantanément dès que je me remets à courir.
D’ailleurs
quand je cours je suis plutôt bien. Eveillé, réceptif à ce qui se passe
autour
de moi. Pourquoi donc cette tendance à marcher alors que je sais très
bien que
je ne serais pas forcément mieux en m’arrêtant ? A chaud,
impossible de
répondre à cette interrogation. A froid, cela mérite réflexion… J’ai
déjà connu un état similaire lors de mon
service militaire. Affecté dans un centre entraînement commando en
Allemagne
(normal, j’avais demandé les chasseurs-alpins) il m’arrivait durant les
stages
de piquer du nez durant nos balades nocturnes en forêt noire au point
d’avoir
des hallucinations. Bon c’est vrai que cette nuit, j’ai vu le chemin de
halage
monter… Ce
qui me fait le plus suer, c’est de voir
mes suiveurs à vélo, fracassés par les heures de selle et les chemins
peu
propices, devoir subir ma lenteur et mes arrêts. Mes
suiveurs Patrick
mon frère est un cycliste confirmé et
pourtant le parcours a causé des dégâts. Ses mains peinent à tenir le
guidon.
Il ne peut plus (comme moi tiens ..) absorber de nourriture. Et c’est
pourtant
lui qui m’encourage en me disant que demain je serais fier d’être allé
au bout.
Quand je pense qu’hier, au 100ème kilomètre,
après mon coup de
chaleur, je n’arrivais pas à m’imaginer comment boucler les 140 bornes
qui
restaient. Si j’en suis arrivé là, il y a bien moyen de se motiver pour
aller
au bout et rallier Toulouse ! Je
pense alors à la présentation du mercredi
soir. Chaque coureur, en retirant son dossard devait dire un petit mot.
« Arriver à Toulouse » revenait dans chaque prise de
parole. Moi, prétentieux,
je n’en faisais pas ma priorité. Sur ce long bout de goudron, c’est la
seule
chose qui m’anime avec aussi le fait de conserver ma deuxième place. « Il n’y en a qu’un qui a des raisons
de se réjouir plus que toi » me dit mon frère à ce
moment, me sentant
probablement fléchir. « Pense à tous
les autres » ajoute-t’il. J’y pense Patrick, j’y
pense … L’autre
suiveur que j’ai mis au supplice,
c’est Quentin mon deuxième fils. Celui là c’est un sacré numéro.
Premier 100km
en vélo à mes côtés à 9 ans. Millau a 11 ans (en 7h33). La Transe Gaule
a 13
ans (presque 14 aime-t’il préciser). C’est en voyant l’état des autres
cyclistes que je vais me rendre compte de l’exploit qu’il a réalisé une
fois
encore. Et lui s’est tapé le panier durant 28h avec les litres de
boisson ou
d’eau que j’utilisais pour m’asperger. Jamais
il ne s’est plaint. Hormis lorsque je
l’entendais gémir quand ses douleurs aux fesses l’obligeaient à pédaler
en
danseuse de longs moments pour se soulager. Et
les autres ? Comment
dans ces instants ne pas trouver en
soi la force d’avancer ? Je suis si bien entouré que je n’ai
pas d’autres
choix que d’être à la hauteur de leur dévouement. Simon
est un chauffeur expert qui va
multiplier les prouesses pour être présent à chaque intersection que le
chemin
de halage peut croiser. Sa présence soulage les autres qui peuvent
gérer la
logistique. Et aux arrêts, il est toujours présent pour tendre ce que
j’ai
demandé un peu plus tôt. Manon
prend des photos qui vont graver à
jamais ces instants si particuliers. Ses encouragements raisonnent
encore à mes
oreilles. La peur de les décevoir est grande mais disparaît tout à coup
lorsqu’
elle me glisse à l’oreille : « Papa,
tu ne peux pas abandonner » Je sais alors qu’ils ont
conscience
qu’aller au bout est déjà un pari à tenir. Quant
à Patricia, les mots ne suffisent pas à
exprimer à quel point elle vit la course à mes côtés avec une intensité
incroyable. Et je suis conscient de ne pas pouvoir me rendre compte des
trésors
d’ingéniosité qu’elle a du déployer pour que mes boissons soient
fraiches quand
le soleil plombait tout. Pour que Patrick et Quentin aient à manger
sans
manquer. Pour me proposer toutes les alternatives quand mon estomac
refusait
tout en bloc. Pour que tout se passe sans que je n’ai rien d’autre à me
soucier
que courir. Piquer
une tête ? L’avantage
de la piste cyclable c’est qu’on y
croise du monde. Vélo, promeneurs (près des villes), coureurs… Cela
agrémente
la route. Je
me demande parfois ce que ces gens
penseraient s’ils savaient que l’on vient de Marseillan et que l’on va
à
Toulouse. Et
puis il y a aussi les plaisanciers qui
font le canal en bateau. Dans l’après-midi, j’ai vu une famille de
vacanciers
qui traînaient leurs enfants dans leur sillage. Je les regardais avec
envie moi
qui subissaient cette chaleur de plomb qui nous mettait au supplice.
J’ai
renversé des dizaines et des dizaines de litres sur ma nuque et mon
visage tout
au long de la course. Quand Simon me trouvait des bouteilles fraîches,
presque
glacées, je n’avais pas de mot pour le remercier. Les plaisirs de la
vie sont
parfois simples en fait quand on y pense et que l’on se trouve
réduit à la
condition de les apprécier.Un
petit
plongeon dans l’eau ne doit pas être désagréable. Je m’y jetterais même
bien
tout habillé ! J’ai d’ailleurs une pensée pour Stéphane
Pelissier dont
l’attitude en 2004 m’avait surpris comme beaucoup lorsque j’ai su qu’il
avait
piqué une tête pour traverser lorsqu’il s’est rendu compte après 220km
qu’il
était du mauvais côté du canal. A ce moment, je peux affirmer que je
ferais la
même chose sans l’ombre d’une hésitation. Comme quoi il faut se garder
de juger
une situation tant qu’on y a pas été confronté soi même. Qui va lentement va...
lentement !
Ma
progression est désormais rythmée par
l’alternance de ces phases de course durant lesquelles je ne suis pas
si mal et
où les sensations (à part celle d’une extrême lenteur) sont plutôt
bonnes au
regard de ma situation à ce moment de la course. Et les périodes de
marche que
je débute avec un sentiment de soulagement car au fil de la course un
sentiment
de lassitude prend le dessus. J’en profite pour boire le peu que je
peux
ingérer, m’asperger abondamment et souffler en mettant les mains sur
les
cuisses et le buste penché vers le sol. Je ne sais pas pourquoi
j’affectionne
cette position qui donne une impression de bien-être. Je l’avais déjà
« découvert » à Bergame dans mes moments (plus rares)
de marche. J’ai
bien conscience que de cette manière, je
ne suis pas près d’arriver mais j’ai l’impression d’être entré dans un
mode de
fonctionnement que je ne peux pas inverser. A ce moment c’est la tête
qui
commande et elle m’impose d’inclure des pauses, trop nombreuses certes,
mais
que je ne peux éviter. Malgré
tout nous progressons tout de même.
J’arrive même à faire la course avec deux bateaux de plaisance que je
rattrape
lorsque je cours et qui me double dès que je marche. J’aurais envie de
demander
à mes suiveurs à quelle vitesse ils naviguent mais la peur que celle-ci
soit
trop lente me fait éviter la question. Patricia
me prédit une arrivée possible en
moins de 28 heures. Ca reste un temps tout à fait convenable mais même
cela ne
m’incite pas à hausser le ton. La tête a pris définitivement le dessus… Une fin qui s’éternise
D’ailleurs,
c’est sur celui de la plaisanterie
que j’ai choisi de finir. Avec mes coups de chaud, mes coups de mou,
l’ambiance
dans le groupe a tourné à la morosité. Cette
aventure doit rester belle. N’oublions
pas la chance que nous avons tous d’être là sur nos deux jambes, en
pleine
santé et en famille. Le
livre de route indique une douzaine de
kilomètres restant à parcourir après la dernière écluse. Je me dis que
l’entrée
dans Toulouse va animer la fin de course et nous la faire passer plus
vite. C’est
exactement ce qu’il ne faut pas
penser : « que ça va passer vite »
car c’est exactement
l’inverse qui se passe justement. J’ai pourtant déjà constaté cela
maintes fois
même à l’entraînement. Plus on se prépare au pire et moins on est
surpris par
la difficulté. C’est difficile d’avoir la bonne approche mentale dans
ces
moments délicats ; Voilà sans doute une voie de progrès à
explorer. A
force d’attendre chaque croisement, chaque
point remarquable du parcours qui ne vient pas, une impatience d’en
finir prend
le dessus sur le reste. C’est un peu idiot mais c’est comme cela.
J’espère que
je saurais aborder les choses différemment la prochaine fois que je
serais
confronté à une telle situation. On
calcule, on suppute sur les kilomètres qui
restent à parcourir. De ce fait au lieu de rester sur un timing de
marche et de
course acceptable, je me laisse submerger par cette irrépressible envie
d’en
finir et qui me fait marcher bien plus que j’en ai réellement besoin. Bien
sûr j’ai cette excuse de cette tendinite
du releveur au pied droit qui me fait de plus en plus mal. Et cette
inflammation du ligament au genou gauche qui me chatouille aussi et me
fait
dire que la déshydratation se manifeste sous de multiples signes. Mais
au fond,
j’ai rendu les armes depuis longtemps et rien ne compte plus maintenant
que d’arriver.
« Bruno, il faut que tu fasses un petit effort là. Essaie de
courir un peu
quand même » me disent Patrick et Quentin. Je dois
avouer que depuis
que Patricia nous a abandonné pour amener Simon à la gare de Toulouse
afin de
prendre le train qui doit le ramener impérativement à la maison ce soir
je me
laisse aller à marcher plus que je ne le devrais. Le bon côté du canal
Elle
a prévu de rejoindre l’arrivée toute
proche et de venir à notre rencontre. Un petit coup de fil pour savoir
si elle
est bien là et demander à l’organisation combien il reste au
franchissement de
la dernière passerelle. On lui répond : « 3
ou 4 kilomètres
maxi ». Quel bonheur d’entendre cela. On tient le
bon bout ! Le
chemin de ce côté du canal est dans un
sale état. J’en parle à mon frère et me demande pourquoi on a quitté le
bord
que tout le monde emprunte. J’ai du mal à croire que la statue de
Riquet soit
au bout d’un chemin aussi peu fréquenté et plus proche d’un parcours de
cross.
A ce stade de la course, il m’est impossible, même avec la meilleure
volonté,
de pouvoir y courir. On continue ainsi jusqu’à ce que l’on retrouve un
pont et
une route à nouveau praticable. Un pont qui fait la liaison avec la
partie du
canal en bon état !! Pourquoi
ne nous a-t-on pas fait rester sur ce
côté ?? Dernière
ligne droite Les
4 kilomètres me semblent bien longs. Je
décide de demander à un jogger qui vient en sens inverse :
« 20
minutes » me répond-il. Glups…Je réitère ma demande à 4 cyclistes en pause sur un banc. « 4
ou
5 kilomètres ». Cette réponse m’assomme. Je rage,
je tempête (dans un
verre d’eau ?). Mais où est-elle cette satanée
statue ? Et
du coup, je n’en finis pas de marcher.
C’est pas de ma faute, c’est celle du road-book. Pas
mal l’excuse, hein ? Enfin,
j’aperçois Patrick, parti au devant
pour voir, s’arrêter et discuter avec quelqu’un. C’est
Patricia !. Tel le
naufragé qui retrouve ses proches et des signes tangibles de vie j’ai
le moral
qui remonte d’un coup. « allez, on court »
m’encourage t’elle.
« elle est où l’arrivée, dis elle est
où ? ». « Là
bas, pas très loin ». Aïe, ouille… les tendinites
refroidit par la
marche se rappellent à moi brutalement. Je cherche au loin et comme un
gamin
capricieux, je la harcèle : « c’est où,
c’est où ? ».
« Tu vois le gars en rouge au loin ? C’est
lui qui annonce
l’arrivée des coureurs. On tourne à droite à sa hauteur et il reste
quelques
centaines de mètres »
Cette fois, on y est. Comme par miracle, les forces
reviennent. Je veux terminer avec mes proches autour de moi. Patrick,
Quentin
de chaque côté. Patricia s’efface comme toujours et ne veux pas
franchir la
ligne avec moi.
Dernière
ligne droite qui tranche avec
l’abattement qui me submergeait il y a peu. Ce
n’est pas Millau mais c’est pourtant
Christian qui est au micro.
Pascal Martin le vainqueur de la course est
là. Je
lui tombe spontanément dans les bras. Il a réussi un sacré truc et j’ai
beaucoup de respect pour la performance qu’il vient de réaliser. Sa
gentillesse
en fait un adversaire dont on a plaisir à louer les qualités. Avec son
suiveur
(son frère aussi) ils forment un tandem qui a su déjouer les pièges de
cette
course. Il a bien préparé son affaire et son dossard numéro 2 prouve
qu’il n’a
pas attendu le dernier moment pour se lancer dans cette aventure. A 33
ans,
voilà un jeune coureur dont notre discipline a besoin pour montrer
qu’elle
n’intéresse pas seulement des vétérans en recyclages comme certains le
prétendent. Epilogue et conclusions
En
ce qui me concerne, recyclage ou pas il va
falloir que je me penche sérieusement sur ce problème d’intolérance
digestive
qui m’handicape de manière rédhibitoire. Il n’est pas possible de
continuer
ainsi. Sans énergie, contraint de courir à l’économie, je perds ce
moteur qui
me fait encore avancer à mon âge : le plaisir. Par
contre, jamais je n’aurais cru possible
d’aller si loin après cette défaillance au 100ème
kilomètre. J’étais
épuisé, vidé et incapable d’imaginer pouvoir aller au bout. Qu’est-ce
qui nous
pousse alors à repartir ? Cette force que j’ai découvert me
sera, j’en
suis persuadé, utile pour mieux appréhender la difficulté la prochaine
fois si
la situation se représente. Je
vais tout faire bien sûr pour que cela
n’arrive pas. Il me faudra faire preuve de plus de prudence encore.
Etre
capable de mieux évaluer le contexte afin de mettre en œuvre la
stratégie
adaptée .Parvenir à m’alimenter… C’est
cela qui est extraordinaire dans ce
sport. On peut à 49 ans, après des dizaines d’années de pratique se
retrouver
comme un novice et espérer s’améliorer encore. Cette
expérience peu commune m’autorise à
m’imaginer participer aux courses mythiques que tout coureur d’ultra a
dans un
coin de sa tête. Celles
qui me font rêver maintenant
s’appellent Spartathlon, Sakura Michi, Nove Colli Ce
que je viens de réaliser me donne le droit
d’espérer car pour aller au bout de ces défis il faut cette abnégation
que je
n’étais pas sûr d’avoir et qui s’est faite jour lors de cette Intégrale.
Bonus et extras... Si la course ce
n'était pas aussi des rencontres et des partages, la
compétition n'aurait pas la même saveur.
Sur cette Intégrale, il y eut encore de beaux moments Avec Didier
Cartreau (au centre), remarquable 3ème de cette course avec un
projet personnel très touchant. Une rencontre virtuelle d'il
y a quelques années qui s'est transformée en réel.
A droite, François, le mari de Martine Guilhembet. Ce collosse a une
gentillesse au moins égale à sa solide carcasse.
Avec
Patrick mon frère, expatrié à Marseille et que je vois qu'en de très
rares occasions, même si elles sont belles et nous laissent des
souvenirs impérissables.
Chantal,
Vincent et Hervé, des membres du forum
ADDM devenus maintenant des amis